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Infectiologie — Parasitologie

Ankylostomose

L'ankylostomose est une helminthiase intestinale causée par des nématodes hématophages du genre Ancylostoma et Necator, principalement Ancylostoma duodenale et Necator americanus. Ces vers parasitent l'intestin grêle de l'être humain, où ils se fixent à la muqueuse duodénale et jéjunale par leurs capsules buccales munies de crochets ou de lames tranchantes, provoquant des hémorragies muqueuses chroniques à l'origine d'une déperdition quotidienne de sang et de fer. L'ankylostomose figure parmi les infections parasitaires les plus répandues dans le monde, affectant entre 500 et 700 millions de personnes selon l'Organisation mondiale de la Santé, principalement dans les régions tropicales et subtropicales d'Afrique subsaharienne, d'Asie du Sud et du Sud-Est, d'Amérique latine et des Caraïbes, où l'assainissement inadéquat et le contact pied nu avec un sol contaminé par des matières fécales humaines constituent les principales voies de transmission. Au Québec et au Canada, la maladie est quasi exclusivement observée chez des immigrants récents, des réfugiés ou des voyageurs revenant de zones d'endémie. Sa principale conséquence clinique est une anémie ferriprive chronique parfois profonde, particulièrement délétère chez les enfants en bas âge, les femmes enceintes et les personnes dénutries, dans lesquels elle peut entraîner des retards de croissance, des troubles du développement cognitif et une morbi-mortalité significative.

Agent pathogène et cycle parasitaire

La compréhension du cycle biologique de l'ankylostome est indispensable pour saisir les modalités de contamination, l'expression clinique et les stratégies de prévention. Le cycle se déroule en partie dans le sol et en partie dans l'organisme humain, avec une phase de migration larvaire à travers plusieurs tissus avant l'établissement définitif dans l'intestin grêle.

Espèce Distribution géographique Particularités
Necator americanus Espèce dominante en Amérique latine, Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est Capsule buccale avec lames tranchantes (cutting plates) ; perte sanguine de 0,03 à 0,05 mL par ver et par jour ; ver adulte de 5 à 11 mm
Ancylostoma duodenale Prédominant en Méditerranée, Moyen-Orient, Asie du Sud, Afrique du Nord Capsule buccale avec crochets chitineux ; perte sanguine plus importante de 0,1 à 0,4 mL par ver et par jour ; peut aussi infecter par voie orale ou transmammaire
Ancylostoma ceylanicum Asie du Sud-Est, Océanie Espèce zoonotique (chiens, chats) capable d'infecter l'humain ; de plus en plus reconnue comme cause d'ankylostomose humaine dans certaines régions
Ancylostoma braziliense / caninum Zones tropicales et subtropicales, y compris Caraïbes et Amérique du Sud Espèces animales (chiens, chats) causant la larva migrans cutanée chez l'humain (impasse parasitaire) sans atteinte intestinale établie

Le cycle parasitaire débute par l'excrétion d'œufs non embryonnés dans les selles d'un hôte infecté. Dans un sol chaud (15 à 35°C), humide et ombragé, les œufs éclosent en 24 à 48 heures pour donner des larves rhabditoïdes (L1), qui se transforment en larves filariformes infectantes (L3) en 5 à 10 jours. Ces larves L3, capables de survie dans le sol pendant plusieurs semaines, pénètrent activement à travers la peau intacte (principalement la plante des pieds et la région interdigitale) lors d'un contact direct avec le sol contaminé. Elles migrent ensuite par voie sanguine jusqu'aux poumons, traversent les alvéoles, remontent l'arbre bronchique jusqu'au pharynx, sont déglutis et s'établissent dans le duodénum et le jéjunum proximal, où elles deviennent adultes en 4 à 6 semaines. Les vers adultes peuvent survivre 1 à 5 ans dans l'intestin humain, pondant chacun plusieurs milliers d'œufs par jour.

La pénétration transcutanée active des larves L3 constitue la voie principale de contamination, rendant le port de chaussures sur un sol potentiellement contaminé la mesure préventive individuelle la plus efficace. Ancylostoma duodenale peut également infecter par voie orale par ingestion de larves dans des végétaux ou de l'eau souillés, et par voie transmammaire chez le nourrisson allaité par une mère parasitée.

Manifestations cliniques

Le tableau clinique de l'ankylostomose évolue en plusieurs phases correspondant aux différentes étapes du cycle parasitaire dans l'organisme. La sévérité des manifestations dépend directement de la charge parasitaire (nombre de vers adultes présents dans l'intestin) et du statut nutritionnel préalable de l'hôte.

Phase Délai Manifestations
Pénétration cutanée (dermatite ankylostomienne) Quelques heures à 48 heures après l'exposition Prurit intense et érythème au site de pénétration larvaire (habituellement la plante des pieds ou les espaces interdigitaux) ; papules ou vésicules érythémateuses transitoires dites "gale des mineurs" ; régression spontanée en quelques jours
Migration pulmonaire (syndrome de Löffler) 1 à 3 semaines après la pénétration Toux sèche, wheezing, dyspnée, hémoptysies légères, fièvre modérée, éosinophilie sanguine marquée ; infiltrats pulmonaires transitoires à la radiographie thoracique ; régression spontanée en 2 à 4 semaines
Phase intestinale précoce (établissement des vers) 4 à 8 semaines après la contamination Épigastralgies, nausées, vomissements, diarrhée parfois sanglante, flatulences ; manifestations plus prononcées lors d'une primo-infection massive
Phase chronique (déperdition hématique) Plusieurs mois à années en l'absence de traitement Anémie ferriprive progressive (principale manifestation) : fatigue chronique, pâleur, dyspnée d'effort, palpitations, céphalées, vertiges ; hypoalbuminémie par entéropathie exsudative ; œdèmes déclives dans les formes sévères ; pica (ingestion de terre, argile, glace) parfois observé
La sévérité de l'anémie ferriprive dans l'ankylostomose est directement proportionnelle à la charge parasitaire. Une infection légère (moins de 100 vers) est souvent asymptomatique chez un adulte bien nourri. Une charge de 500 à 1000 vers peut entraîner une anémie modérée à sévère, potentiellement mortelle chez un enfant déjà dénutri ou une femme enceinte. On estime que chaque ver adulte de Necator americanus provoque une perte de 0,03 à 0,05 mL de sang par jour, soit une perte pouvant atteindre 50 mL par jour dans les infections massives.

Populations à risque particulier

Certains groupes présentent une vulnérabilité accrue aux complications de l'ankylostomose en raison de leurs besoins en fer plus élevés, de leurs réserves plus limitées ou de leur moindre tolérance à l'anémie.

  • Enfants de moins de 5 ans et en âge scolaire : anémie sévère pouvant entraîner un retard staturo-pondéral, des troubles du développement cognitif et de l'attention, une diminution des performances scolaires et une susceptibilité accrue aux autres infections
  • Femmes enceintes : anémie aggravant le risque de prématurité, de faible poids de naissance, de mortalité maternelle et de transfert insuffisant de fer au fœtus ; l'ankylostomose est une cause évitable majeure d'anémie de la grossesse dans les zones d'endémie
  • Personnes déjà carencées en fer ou en protéines : les réserves insuffisantes accélèrent l'installation d'une anémie cliniquement significative même pour des charges parasitaires modérées
  • Immigrants et réfugiés de première génération originaires de zones d'endémie : peuvent être porteurs asymptomatiques chroniques et présenter une anémie ferriprive inexpliquée nécessitant un dépistage parasitologique systématique
  • Voyageurs en séjour prolongé dans des conditions d'hygiène précaires : risque de contamination par marche pieds nus sur des sols souillés, jardinage ou activités récréatives au sol en zone d'endémie tropicale

Diagnostic

Le diagnostic d'ankylostomose repose sur la mise en évidence des œufs du parasite dans les selles, complétée par un bilan biologique permettant d'évaluer le retentissement hématologique et nutritionnel de l'infection.

Examen Résultats attendus Valeur diagnostique
Examen parasitologique des selles (EPS) Mise en évidence d'œufs d'ankylostome : ovoïdes, à paroi mince, contenant 2 à 8 cellules (selon la fraîcheur de l'échantillon) ; 40 à 60 µm de long Examen de référence ; sensibilité améliorée par la technique de Kato-Katz permettant également une quantification de la charge parasitaire (œufs par gramme de selles) ; 3 échantillons de jours différents recommandés pour augmenter la sensibilité
Numération formule sanguine (NFS) Anémie microcytaire hypochrome (ferriprive) ; éosinophilie variable selon la phase (marquée en phase larvaire migratrice, moindre en phase chronique intestinale établie) Oriente vers le diagnostic et évalue la sévérité de l'anémie ; l'éosinophilie associée à une anémie ferriprive doit faire évoquer une parasitose intestinale
Bilan martial Fer sérique abaissé, ferritine basse ou effondrée, transferrine élevée (TIBC augmenté), coefficient de saturation de la transferrine diminué Confirme la nature ferriprive de l'anémie et évalue l'ampleur de la déplétion des réserves en fer
Albuminémie et protéines totales Hypoalbuminémie, hypoprotidémie dans les formes sévères avec entéropathie exsudative Marqueur de sévérité et de retentissement nutritionnel global ; œdèmes déclives si albuminémie inférieure à 25 g/L
Technique de Kato-Katz (quantitative) Comptage des œufs par gramme de selles : infection légère moins de 1999 œufs/g, modérée de 2000 à 3999, sévère supérieure à 4000 Permet de classer la sévérité de l'infection et de guider les décisions thérapeutiques et de santé publique ; recommandée par l'OMS pour les programmes de déparasitage de masse
Sérologie et PCR fécale Tests sérologiques peu spécifiques (réactions croisées entre helminthes) ; PCR fécale disponible dans certains laboratoires spécialisés avec haute sensibilité et spécificité PCR utile pour les infections légères sous le seuil de détection microscopique ou pour la différenciation d'espèce (N. americanus vs A. duodenale) ; non disponible en routine au Québec
Toute anémie ferriprive inexpliquée chez un immigrant récent, un réfugié ou un voyageur revenant d'une zone tropicale ou subtropicale doit faire réaliser systématiquement un examen parasitologique des selles avec technique de concentration, même en l'absence de symptômes digestifs. L'ankylostomose chronique peut évoluer pendant des années de façon paucisymptomatique, se manifestant uniquement par une anémie ferriprive résistante à la supplémentation orale en fer non accompagnée d'un traitement antiparasitaire.

Diagnostic différentiel

L'ankylostomose peut être confondue avec d'autres affections, particulièrement lorsque les manifestations cutanées ou pulmonaires prédominent au premier plan, ou lorsque l'anémie ferriprive est isolée sans contexte épidémiologique évident.

Affection Éléments distinctifs
Larva migrans cutanée (ankylostomes animaux) Trajet serpigineux prurigineux sous-cutané progressant de quelques millimètres par jour ; impasse parasitaire chez l'humain sans atteinte intestinale ni anémie ; traité par ivermectine ou albendazole
Autres helminthiases intestinales (ascaridiose, trichocéphalose, strongyloïdose) Distinction par l'examen parasitologique des selles ; la strongyloïdose est particulièrement importante à distinguer car elle peut entraîner une hyperinfection fatale chez l'immunodéprimé
Anémie ferriprive d'autre cause Carence d'apport alimentaire, saignement digestif chronique (ulcère, cancer colorectal), malabsorption (maladie cœliaque, maladie de Crohn) ; l'EPS et le contexte épidémiologique orientent vers l'ankylostomose
Syndrome de Löffler d'autre cause Ascaridiose en phase larvaire pulmonaire, toxocarose, filariose, réaction médicamenteuse (DRESS) ; le contexte et les examens orientent le diagnostic
Allergie de contact ou eczéma au site de pénétration Absence de voyage en zone d'endémie, aspect clinique non migrateur, évolution chronique différente ; l'anamnèse voyageur est déterminante

Traitement

Le traitement de l'ankylostomose est antiparasitaire, complété par une correction de l'anémie ferriprive et des carences nutritionnelles associées. L'efficacité des anthelminthiques disponibles est excellente et la guérison parasitologique est obtenue dans la grande majorité des cas après une prise unique ou un traitement court.

Traitement Modalités Remarques
Albendazole (traitement de référence) 400 mg per os en prise unique chez l'adulte et l'enfant de plus de 2 ans ; cure de 3 jours (400 mg/jour) pour les infections sévères ou les formes résistantes Taux de guérison de 72 à 95 % selon les espèces et les études ; légèrement supérieur contre Ancylostoma duodenale vs Necator americanus ; à prendre avec un repas gras pour améliorer l'absorption ; contre-indiqué au premier trimestre de grossesse
Mébendazole (alternative) 100 mg deux fois par jour pendant 3 jours, ou 500 mg en prise unique Taux de guérison légèrement inférieur à l'albendazole (60 à 79 %) ; biodisponibilité variable selon la prise alimentaire ; disponible et peu coûteux ; également contre-indiqué au premier trimestre
Pyrantel pamoate (alternative) 11 mg/kg (maximum 1 g) en prise unique, ou pendant 3 jours pour les infections sévères Option en cas d'allergie ou d'indisponibilité des benzimidazoles ; efficacité comparable mais moins utilisé en pratique courante
Ivermectine 200 µg/kg en prise unique Efficacité modeste contre les ankylostomes comparée aux benzimidazoles ; intéressante en cas de coinfections par Strongyloides stercoralis ou filaires, fréquentes dans les mêmes zones d'endémie
Supplémentation martiale Sulfate ferreux 150 à 200 mg de fer élémentaire par jour en 2 à 3 prises, pendant 3 à 6 mois selon la profondeur de la carence Indispensable en parallèle du traitement antiparasitaire pour corriger l'anémie ferriprive ; la seule élimination du parasite sans supplémentation ne suffit pas à reconstituer les réserves épuisées ; à prendre à jeun ou avec de la vitamine C pour améliorer l'absorption
Supplémentation en acide folique 5 mg/jour chez les femmes enceintes et les enfants dénutris Fréquemment associée à la carence en fer dans les populations dénutries des zones d'endémie ; essentielle chez la femme enceinte pour prévenir les complications fœtales
Transfusion érythrocytaire Indiquée en cas d'anémie sévère symptomatique (hémoglobine inférieure à 70 g/L avec mauvaise tolérance clinique) ou d'anémie profonde chez la femme enceinte Réservée aux formes avec décompensation hémodynamique ou risque vital ; ne se substitue pas au traitement antiparasitaire et à la correction des carences
Le contrôle parasitologique des selles est recommandé 2 à 4 semaines après la fin du traitement antiparasitaire pour confirmer la guérison. En cas d'échec ou de persistance des œufs, un second cycle de traitement ou le recours à une combinaison d'anthelminthiques peut être envisagé. Chez les patients ayant un contact régulier avec des zones d'endémie (travailleurs migrants, voyageurs fréquents), le risque de réinfection justifie une vigilance prolongée et un dépistage périodique.

Prévention

La prévention individuelle repose sur des mesures comportementales simples mais très efficaces. La prévention collective dans les zones d'endémie implique des programmes de santé publique coordonnés associant traitement de masse, amélioration de l'assainissement et éducation sanitaire.

  • Port de chaussures fermées en permanence dans les zones à risque : mesure individuelle la plus efficace pour éviter la pénétration transcutanée des larves L3 sur un sol contaminé
  • Éviter de marcher pieds nus ou de s'allonger directement sur le sol dans les zones tropicales et subtropicales, particulièrement sur des plages, des pelouses ou des sols de jardins fréquentés par des chiens ou des chats
  • Lavage soigneux des mains et des légumes consommés crus lors de séjours dans des zones d'endémie
  • Ne pas consommer d'eau non traitée ou de végétaux irrigués avec des eaux usées dans les pays à ressources limitées
  • Déparasitage préventif envisagé chez les voyageurs ayant eu un contact prolongé avec des sols contaminés dans des zones d'endémie, selon l'appréciation du médecin de voyage
  • Dépistage parasitologique systématique recommandé chez les immigrants récents, les réfugiés et les enfants adoptés en provenance de zones d'endémie, même en l'absence de symptômes
  • Programmes de déparasitage de masse (MDA) pilotés par l'OMS dans les zones d'endémie à haute prévalence, ciblant les enfants d'âge scolaire et les femmes enceintes par administration annuelle ou semestrielle d'albendazole ou de mébendazole

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