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Hématologie — Hémoglobinopathies et maladies érythrocytaires héréditaires

Anémie falciforme (drépanocytose)

La drépanocytose, ou anémie falciforme, est la maladie monogénique de l'hémoglobine la plus répandue dans le monde et l'une des maladies génétiques les plus fréquentes de la planète, avec une prévalence mondiale estimée à 20 à 25 millions de personnes homozygotes symptomatiques et plus de 300 millions de porteurs hétérozygotes asymptomatiques. Elle est causée par une mutation ponctuelle du gène de la bêta-globine situé sur le chromosome 11 (substitution de l'acide glutamique en position 6 de la chaîne bêta par une valine, notation GAG vers GTG au niveau de l'ADN), entraînant la synthèse d'une hémoglobine anormale appelée hémoglobine S (HbS). En condition de désoxygénation, l'HbS polymérise en longs filaments rigides qui déforment les érythrocytes en une forme caractéristique de faucille ou de croissant, à l'origine de deux mécanismes pathologiques fondamentaux : l'hémolyse chronique par fragilisation et destruction prématurée des globules rouges déformés, et la vaso-occlusion par obstruction des petits vaisseaux par les érythrocytes falciformes rigides, activateurs de l'endothélium vasculaire et promoteurs de l'inflammation, de la thrombose et de l'ischémie tissulaire. Au Québec, la drépanocytose touche principalement les personnes d'origine africaine subsaharienne, antillaise, caribéenne, maghébine et méditerranéenne, avec une prévalence en croissance liée aux dynamiques migratoires, notamment dans les régions de Montréal, Laval, Longueuil et la Rive-Sud. Le programme québécois de dépistage néonatal universel de la drépanocytose, mis en place dans l'ensemble des maternités de la province, permet depuis 2008 d'identifier les nouveau-nés atteints dès les premières semaines de vie et d'instaurer rapidement les mesures préventives qui ont transformé le pronostic de la maladie.

Situations nécessitant une consultation aux urgences sans délai chez un patient drépanocytaire connu

Fièvre supérieure à 38,5 °C : tout épisode fébrile chez un patient drépanocytaire constitue une urgence infectieuse absolue. L'asplénie fonctionnelle (destruction progressive de la rate par les infarctus répétés, présente chez la quasi-totalité des patients drépanocytaires HbSS dès l'âge de 5 ans) expose à un risque de sepsis fulminant à bactéries encapsulées (Streptococcus pneumoniae, Haemophilus influenzae, Neisseria meningitidis) avec mortalité de 20 à 50 % sans traitement antibiotique immédiat. Antibiothérapie empirique par céfotaxime ou ceftriaxone intraveneux à administrer dans l'heure suivant l'arrivée aux urgences, sans attendre les résultats des cultures.

Accident vasculaire cérébral ou déficit neurologique focal : AVC ischémique ou hémorragique (prévalence chez l'enfant drépanocytaire HbSS : 11 % avant l'âge de 20 ans sans programme de dépistage Doppler transcrânien); céphalée intense et brutale, hémiplégie, aphasie, trouble visuel, convulsion, altération de la conscience; appel au 9-1-1 immédiat et orientation en centre hospitalier avec unité neurovasculaire.

Séquestration splénique aiguë : surtout chez l'enfant de 6 mois à 5 ans; rate qui augmente rapidement de volume avec anémie aiguë sévère (chute de l'hémoglobine supérieure à 20 g/L par rapport à la valeur de base), pâleur intense, tachycardie, état de choc; urgence pédiatrique absolue nécessitant une transfusion érythrocytaire rapide.

Syndrome thoracique aigu : douleur thoracique associée à un infiltrat pulmonaire nouveau à la radiographie, fièvre et hypoxie; deuxième cause de mortalité dans la drépanocytose adulte après les infections; prise en charge en soins intensifs (oxygène, échanges transfusionnels, antibiotiques à large spectre, hydroxyurée à long terme).

Priapisme de plus de 4 heures : érection douloureuse persistante par vaso-occlusion des corps caverneux; urgence urologique pour prévenir la dysfonction érectile permanente; aspiration des corps caverneux et injection d'étiléfrine ou d'adrénaline diluée; éviter la chirurgie de dérivation dans les premières heures.

Crise vaso-occlusive (CVO) hyperalgique résistante aux antalgiques oraux : douleur osseuse ou articulaire sévère ne répondant pas à l'ibuprofène et à l'hydromorphone orale à domicile dans les 2 heures; protocole antalgique intraveineux en urgence (kétorolac, hydromorphone ou morphine titrée, hydratation intraveineuse).

Génétique et physiopathologie

La drépanocytose est transmise sur le mode autosomique récessif. L'individu homozygote HbSS (deux allèles mutés) présente la forme la plus sévère de la maladie. Les formes hétérozygotes composites, cliniquement significatives et souvent presque aussi sévères que l'HbSS, incluent l'HbSC (association de l'allèle S avec l'allèle C codant pour une hémoglobine C par substitution glutamate-lysine en position 6), la drépanocytose bêta-thalassémique (HbS/bêta⁰-thalassémie, dont la sévérité est comparable à l'HbSS, et HbS/bêta⁺-thalassémie, de sévérité variable), et plus rarement l'HbSD-Punjab, l'HbSO-Arab ou l'HbS/hémoglobine Lepore. Le porteur sain hétérozygote HbAS (trait drépanocytaire) est généralement asymptomatique dans les conditions physiologiques normales mais peut présenter des manifestations rares dans des conditions d'hypoxie extrême (altitude supérieure à 3 000 mètres, anesthésie mal conduite, effort physique maximal prolongé).

Au niveau moléculaire, la polymérisation de l'HbS en condition de faible pression partielle en oxygène est le mécanisme causal central. La polymérisation est favorisée par la désoxygénation, la déshydratation intracellulaire, l'acidose et la fièvre, et est inhibée par la présence d'hémoglobine fœtale (HbF), dont la concentration érythrocytaire est le principal modificateur naturel de la sévérité de la maladie. L'HbF ne participe pas à la copolymérisation avec l'HbS, et les patients présentant des taux d'HbF élevés (plus de 20 à 25 %) ont des formes cliniques nettement moins sévères, une observation qui a conduit à l'utilisation thérapeutique de l'hydroxyurée (hydroxycarbamide), inducteur de la synthèse d'HbF par les progéniteurs érythroïdes médullaires.

Les érythrocytes falciformes, rigides et adhérents, activent l'endothélium vasculaire par expression de molécules d'adhésion (VCAM-1, P-sélectine, E-sélectine), libèrent de l'hème libre pro-oxydant et pro-inflammatoire lors de l'hémolyse intravasculaire, épuisent le monoxyde d'azote (NO) disponible par réaction directe avec l'hème libre et la libération d'arginase érythrocytaire lors de la lyse cellulaire. La carence en NO endothéliale entretient la vasoconstriction, l'hypertension artérielle pulmonaire, la dysfonction érectile et la douleur chronique. L'activation plaquettaire, la coagulopathie et l'inflammation chronique systémique (CRP, leucocytes, cytokines pro-inflammatoires IL-1bêta, IL-6, TNF-alpha) complètent le tableau physiopathologique de la vaso-occlusion et de l'atteinte d'organes cibles.

Diagnostic biologique

Examen Résultats caractéristiques dans la drépanocytose HbSS Commentaires
NFS (numération formule sanguine) Anémie normocytaire ou légèrement macrocytaire (hémoglobine de base 60 à 90 g/L dans l'HbSS; 90 à 110 g/L dans l'HbSC et HbS/bêta⁺-thal); réticulocytose élevée (150 à 500 × 10⁹/L) témoignant de l'érythropoïèse compensatrice; leucocytose modérée fréquente (10 à 15 × 10⁹/L) en état stable, majorée lors des crises; thrombocytose fréquente en état stable par asplénie; thrombopénie lors des séquestrations spléniques et des microangiopathies La valeur d'hémoglobine de base propre au patient est le référentiel clinique essentiel; toute chute de plus de 20 g/L doit alerter sur une complication aiguë (séquestration splénique, crise aplasique, hyperhémolyse)
Frottis sanguin périphérique Drépanocytes (érythrocytes en faucille); corps de Howell-Jolly (fragments nucléaires érythrocytaires, signe d'asplénie fonctionnelle); polychromatophilie (réticulocytes); érythroblastes circulants; acanthocytes; cellules cibles (dans l'HbSC) La présence de corps de Howell-Jolly sans antécédent de splénectomie chirurgicale est pathognomonique d'une asplénie fonctionnelle et confirme la vulnérabilité aux infections à bactéries encapsulées
Électrophorèse de l'hémoglobine (méthode HPLC ou électrophorèse capillaire) HbSS : HbS 80 à 95 %, HbF 2 à 20 % (variable, rehaussée par l'hydroxyurée), absence d'HbA; HbSC : HbS 45 à 50 %, HbC 45 à 50 %; HbS/bêta⁰-thal : HbS 80 à 90 %, HbA2 supérieure à 3,5 %, absence d'HbA; trait drépanocytaire HbAS : HbA 55 à 60 %, HbS 35 à 45 % Examen de référence pour le diagnostic et le typage précis du génotype hémoglobinique; réalisé en néonatologie par HPLC sur sang total séché (Guthrie) dans le cadre du dépistage néonatal québécois; à compléter par une étude moléculaire (séquençage du gène HBB) en cas de profil électrophorétique ambigu ou pour le conseil génétique
Bilan d'hémolyse LDH sérique élevée (souvent 2 à 4 fois la LSN en état stable; très élevée lors des crises hémolytiques aiguës); bilirubine non conjuguée élevée (hyperbilirubinémie indirecte chronique, prédisposant aux lithiases biliaires pigmentaires chez 30 à 40 % des patients drépanocytaires adultes); haptoglobine effondrée ou indosable (hémolyse intravasculaire et extravasculaire chronique) L'élévation de la LDH sérique et l'effondrement de l'haptoglobine sont des marqueurs d'intensité hémolytique corrélés au risque d'hypertension artérielle pulmonaire, de dysfonction érectile, d'ulcères de jambe et de morbidité vasculaire
Ferritine sérique et bilan martial Ferritine variable : basse si carence martiale (rare dans l'HbSS non transfusée car hémolyse libère le fer); très élevée en cas de surcharge transfusionnelle (transfusions répétées chez les patients sous programme d'échanges transfusionnels chroniques) La surcharge en fer transfusionnelle est une complication majeure des patients sous échanges transfusionnels chroniques; surveillance par ferritine sérique et IRM hépatique et cardiaque (T2*) pour quantifier la surcharge en fer tissulaire; chélation par déférasirox (Exjade) ou déféroxamine si surcharge significative
Bilan rénal Créatinine, urée, ionogramme, rapport albumine/créatinine urinaire (microalbuminurie précoce chez 20 à 30 % des adultes drépanocytaires); protéinurie franche dans les atteintes glomérulaires avancées (glomérulosclérose focale segmentaire drépanocytaire) La néphropathie drépanocytaire touche 5 à 18 % des patients adultes et peut évoluer vers l'insuffisance rénale chronique terminale nécessitant la dialyse; dépistage annuel du rapport albumine/créatinine urinaire recommandé dès l'enfance; traitement précoce par IEC ou ARA-II dès la microalbuminurie
Bilan hépatobiliaire Lithiase biliaire pigmentaire (30 à 40 % des adultes; bilirubinate de calcium); transaminases modérément élevées (hémolyse, sidérose hépatique, hépatopathie drépanocytaire); phosphatases alcalines élevées (infarctus osseux, hépatopathie) Échographie abdominale annuelle recommandée pour le dépistage des lithiases biliaires et des complications hépatiques; cholécystectomie laparoscopique élective proposée en cas de lithiase symptomatique ou de vésicule lithiasique volumineuse chez l'adulte jeune
ℹ️ Au Québec, le programme de dépistage néonatal universel de la drépanocytose (Programme québécois de dépistage néonatal, PQDN) utilise depuis 2008 la HPLC sur sang total séché prélevé au 3e ou 4e jour de vie (test de Guthrie). Ce programme permet l'identification précoce de tous les nouveau-nés atteints de drépanocytose HbSS, HbSC et HbS/bêta-thalassémie dans l'ensemble des maternités de la province, avec orientation rapide vers les centres de référence pédiatriques (CHU Sainte-Justine, CHUSJ, Montreal Children's Hospital). L'instauration précoce de la pénicilline prophylactique (orale, dès l'âge de 2 à 3 mois, jusqu'à 5 ans minimum) et des vaccinations spécifiques (antipneumococcique PCV-15 ou PCV-20 puis PPSV-23, anti-Haemophilus influenzae, antiméningococcique ACYW et B) a réduit la mortalité infantile par sepsis à bactéries encapsulées de plus de 90 % depuis les années 1980.

Manifestations cliniques chroniques et complications d'organes

Organe ou système Manifestations et complications Dépistage et suivi recommandés
Système nerveux central AVC ischémique (11 % avant 20 ans sans dépistage Doppler transcrânien, réduit à moins de 1 % avec échanges transfusionnels chroniques si Doppler transcrânien supérieur à 200 cm/s); infarctus cérébraux silencieux détectables en IRM chez 30 à 40 % des patients HbSS (troubles cognitifs, difficultés scolaires, syndrome dysexécutif); hémorragie intracérébrale chez l'adulte (anévrisme, angiopathie drépanocytaire) Doppler transcrânien annuel de 2 à 16 ans (dépistage des vélocités cérébrales élevées, seuil d'alerte supérieur à 200 cm/s); IRM cérébrale si symptômes neurologiques ou Doppler limite; neuropsychologie dès l'âge scolaire; échanges transfusionnels chroniques si vélocités critiques
Poumons Syndrome thoracique aigu (STA) : infiltrat pulmonaire nouveau avec fièvre et/ou hypoxie et/ou douleur thoracique; deuxième cause de décès et première cause d'hospitalisation récidivante chez l'adulte; hypertension artérielle pulmonaire (HAP) : prévalence 6 à 10 % adultes drépanocytaires HbSS (échocardiographique), moins de 2 % à cathétérisme droit; asthme : plus fréquent, aggravant le risque de STA Spirométrie annuelle (DEP, VEMS) à partir de 6 ans; saturation en oxygène de base; échocardiographie cardiaque tous les 1 à 3 ans à l'âge adulte (dépistage de la HTAP et de la dysfonction cardiaque); cathétérisme droit si vitesse de régurgitation tricuspidienne supérieure à 2,5 m/s à l'écho; hydroxyurée, échanges transfusionnels et sildenafil pour l'HTAP drépanocytaire confirmée
Squelette Crises vaso-occlusives douloureuses (CVO) : douleur osseuse et articulaire aiguë, principal motif d'hospitalisation; ostéonécrose aseptique de la tête fémorale (10 à 18 % des HbSS adultes; aussi humérus, tibias); ostéomyélite (Salmonella spp. au premier rang dans les zones d'endémie, Staphylococcus aureus en Amérique du Nord; intérêt de l'IRM pour distinguer infarctus osseux d'ostéomyélite; fièvre et hyperleucocytose ne permettent pas de différencier); déformations vertébrales en «vertèbres en H» (infarctus des plateaux vertébraux) Radiographie des hanches et des épaules dès les premiers symptômes articulaires; IRM osseuse pour différencier infarctus d'ostéomyélite (signal T2 et rehaussement au gadolinium); chirurgie orthopédique (ostéotomie de réorientation, prothèse totale de hanche) en cas d'ostéonécrose avancée stade III-IV; scintigraphie osseuse technetium-99m si IRM indisponible
Rein Hyposthenúrie (incapacité à concentrer les urines, secondaire aux infarctus médullaires précoces dès l'enfance, signe le plus précoce de la néphropathie drépanocytaire); microalbuminurie (marqueur précoce de glomérulopathie); protéinurie franche (glomérulosclérose focale segmentaire drépanocytaire); insuffisance rénale chronique (5 à 18 % des adultes); hématurie microscopique ou macroscopique (papillonécrose, glomérulonéphrite) Rapport albumine/créatinine urinaire annuel dès l'âge de 10 ans; créatinine et DFG estimé annuellement; IEC ou ARA-II dès microalbuminurie persistante (supérieure à 30 mg/g); néphrologue si protéinurie supérieure à 300 mg/g ou DFG inférieur à 60 mL/min; voxelotor (Oxbryta) approuvé par Santé Canada pour la drépanocytose adulte peut réduire l'hémolyse et la progression rénale
Yeux Rétinopathie drépanocytaire proliférante (plus fréquente dans l'HbSC que dans l'HbSS paradoxalement; anastomoses artérioveineuses périphériques, néovaisseaux rétiniens, hémovitré, décollement de rétine tractionnelle); occlusion de l'artère centrale de la rétine; hyphéma traumatique (contre-indiqué : acétazolamide, qui précipite la falciformation) Fond d'oeil ou angiographie à la fluorescéine annuellement dès l'âge de 10 ans; photocoagulation laser si rétinopathie proliférante de stade III ou plus; vitrectomie si hémovitré ou décollement de rétine
Peau et ulcères de jambe Ulcères cutanés de jambe (malléoles interne et externe) : prévalence 8 à 25 % adultes HbSS; liés à l'hémolyse intravasculaire, à l'ischémie microcirculatoire et à la carence en NO; chroniques, récidivants, douloureux et difficiles à cicatriser; soins de plaies spécialisés indispensables Inspection systématique des chevilles à chaque consultation; soins de plaies par infirmières de stomathérapie et soins de plaies; hydroxyurée peut aggraver ou améliorer les ulcères selon les études; transfusions érythrocytaires ou voxelotor si ulcères réfractaires; prévention du traumatisme cutané
Appareil génital masculin Priapisme : érections douloureuses prolongées par obstruction vaso-occlusive des corps caverneux; prévalence cumulative supérieure à 30 % chez les hommes drépanocytaires adultes; risque de dysfonction érectile permanente sans traitement rapide (moins de 4 heures); épisodes d'«éjaculation d'alerte» (stuttering priapism) fréquents précédant les épisodes majeurs Éducation thérapeutique dès l'adolescence sur la reconnaissance et la prise en charge initiale (hydratation, analgésie, aspiration des corps caverneux à domicile si appris); injection intra-caverneuse d'étiléfrine ou adrénaline diluée; hydroxyurée en prévention secondaire; sildenafil en prévention du priapisme d'alerte récidivant

La crise vaso-occlusive : reconnaître, évaluer et traiter

La crise vaso-occlusive (CVO) est la manifestation clinique la plus fréquente de la drépanocytose et la première cause d'hospitalisation chez ces patients. Elle est déclenchée par la polymérisation de l'HbS dans les capillaires et les veinules, entraînant une obstruction du flux sanguin et une ischémie tissulaire douloureuse. La douleur, d'intensité souvent sévère à très sévère (score de 7 à 10 sur l'échelle numérique), est typiquement osseuse et articulaire, touchant les os longs (fémur, tibia, humérus), les vertèbres, la cage thoracique, les mains et les pieds chez le jeune enfant (syndrome pied-main ou dactylite). Les facteurs déclenchants les plus fréquents sont le froid (vasoconstriction réflexe), la déshydratation (augmentation de la concentration en HbS intracellulaire), les infections, la fatigue intense, le stress, les variations climatiques, l'altitude et la déprivation en oxygène.

La prise en charge de la CVO en urgence repose sur trois piliers simultanés : l'analgésie multimodale et titrée (paracétamol régulier et AINS si pas de contre-indication rénale en association; opioïdes par voie intraveineuse titrés rapidement selon le score de douleur, en privilégiant l'hydromorphone à la morphine pour réduire les effets d'accumulation du métabolite actif normorphone chez les patients avec insuffisance rénale fonctionnelle fréquente), la réhydratation intraveineuse par cristalloïdes isotoniques (1,5 fois les besoins de base sans surcharge volémique) et l'oxygénothérapie si désaturation en oxygène en dessous de 95 % (à ne pas administrer systématiquement en l'absence d'hypoxémie pour ne pas inhiber l'érythropoïèse compensatrice). La kétamine sous-dissociative, le protoxyde d'azote et les blocs de nerf régionaux constituent des options adjuvantes validées pour les CVO réfractaires.

Traitements modificateurs de la maladie

Traitement Mécanisme d'action Indications principales Disponibilité au Québec
Hydroxyurée (hydroxycarbamide) Inducteur de la synthèse d'hémoglobine fœtale (HbF) par inhibition de la ribonucléotide réductase dans les progéniteurs érythroïdes; réduction de la falciformation, de l'adhérence leucocytaire et de la viscosité sanguine; amélioration de la production de NO Toute drépanocytose HbSS ou HbS/bêta⁰-thalassémie symptomatique dès l'âge de 9 mois; adultes avec 3 CVO ou plus par an, STA récidivant, HTAP, protéinurie, priapisme récidivant, AVC silencieux, vélocités Doppler transcrânien élevées; réduction de 50 % des CVO, 50 % des hospitalisations et 40 % de la mortalité dans l'essai BABY HUG et l'essai MSH de référence Remboursé par la RAMQ dans les indications établies; posologie initiale 15 mg/kg/jour per os, titration jusqu'à 30 à 35 mg/kg/jour selon tolérance hématologique (objectif HbF supérieure à 15 à 20 %); surveillance NFS mensuelle pendant la titration
Échanges transfusionnels chroniques (ETC) Remplacement des érythrocytes HbSS par des érythrocytes normaux HbA, réduisant la proportion d'HbS circulant en dessous de 30 %; correction de l'anémie et dilution de l'HbS pathologique; pas de stimulation de l'érythropoïèse endogène HbSS Prévention primaire de l'AVC si vélocités Doppler transcrânien supérieures à 200 cm/s; prévention secondaire de l'AVC après un premier épisode; STA récidivant sévère réfractaire à l'hydroxyurée; priapisme majeur récidivant; grossesse à haut risque; HTAP sévère; contre-indication à l'hydroxyurée Réalisés dans les centres d'hématologie des CHU québécois (CHU Sainte-Justine, CHUSJ, CHUM, MUHC); érythraphérèse automatisée (technique préférée par rapport aux transfusions simples pour minimiser la surcharge ferrique); surveillance de la ferritine et de l'IRM hépatique T2* pour dépistage de la surcharge en fer
Voxelotor (Oxbryta) Inhibiteur de la polymérisation de l'HbS par liaison covalente réversible à l'hémoglobine (stabilisation de la conformation oxygénée, empêchant la désoxygénation et la falciformation); réduction significative de l'hémolyse et augmentation de l'hémoglobine de 10 à 15 g/L en moyenne Approuvé par Santé Canada (2021) chez les patients de 12 ans et plus présentant une drépanocytose HbSS ou HbS/bêta-thalassémie avec au moins une CVO par an malgré l'hydroxyurée optimisée, ou intolérance à l'hydroxyurée; posologie 1 500 mg per os une fois par jour Couverture RAMQ en cours d'évaluation au moment de la rédaction; disponible via les programmes d'accès spéciaux; noter que le voxelotor a fait l'objet d'une révision réglementaire de la FDA en 2024 en raison de données de mortalité dans un sous-groupe de l'essai HOPE-KIDS 2; son utilisation doit être discutée au cas par cas en centre expert
Crizanlizumab (Adakveo) Anticorps monoclonal anti-P-sélectine humanisé; la P-sélectine est une molécule d'adhérence exprimée à la surface de l'endothélium activé et des plaquettes, jouant un rôle central dans l'adhérence des érythrocytes falciformes et des leucocytes à la paroi vasculaire; le crizanlizumab réduit l'adhésion cellulaire et la vaso-occlusion Approuvé par Santé Canada pour les adultes drépanocytaires de 16 ans et plus présentant des CVO récidivantes; réduction de 45 % du nombre annuel de CVO versus placebo dans l'essai SUSTAIN; administration intraveineuse toutes les 4 semaines (dose de charge à S0 et S2) Couverture RAMQ limitée; programmes d'accès spéciaux disponibles; à discuter en centre expert avec l'hématologue référent
Allogreffe de cellules souches hématopoïétiques (ACSH) Seul traitement curatif de la drépanocytose; remplacement du clone érythroïde HbSS par un clone HbA normal issu d'un donneur compatible; conditionnement myéloablatif (busulfan, cyclophosphamide, thiotepa) ou à intensité réduite; succès de 90 à 95 % chez l'enfant avec donneur HLA-identique familial génoidentique Drépanocytose sévère avec au moins un des critères suivants : AVC ou AVC silencieux multiples avec déclin cognitif, STA récidivant sévère, CVO sévères fréquentes avec retentissement majeur sur la qualité de vie, HTAP débutante, alloimmunisation érythrocytaire compliquant les transfusions; résultats moins favorables chez l'adulte (rejet, mortalité liée à la greffe supérieure, maladie du greffon contre l'hôte); greffe haplo-identique (un seul parent HLA-compatible) et géniteur non apparenté en développement pour élargir l'accès Réalisée au CHU Sainte-Justine (pédiatrique) et au CHUM (adulte) au Québec; bilan prétransplantation complet; discussion en comité de greffe multidisciplinaire; thérapie génique en cours d'évaluation clinique (betibéglogène autotemcel, LentiGlobin, édition du génome par CRISPR-Cas9 ciblant BCL11A pour réactiver l'HbF) avec résultats très prometteurs dans les essais de phase 1-2 (remissions longues durées); approbation FDA et EMA obtenues fin 2023 pour l'exagamglogène autotemcel (Casgevy, thérapie CRISPR) et le betibéglogène autotemcel (Zynteglo); accessibilité au Canada à définir
ℹ️ La vaccination est un pilier fondamental de la prise en charge préventive de la drépanocytose au Québec. En raison de l'asplénie fonctionnelle, le calendrier vaccinal des patients drépanocytaires inclut, en sus du calendrier standard : vaccin antipneumococcique conjugué 15 ou 20 valences (PCV-15 ou PCV-20) suivi du PPSV-23 à 8 semaines d'intervalle; vaccin antiméningococcique conjugué tétravalent ACYW et vaccin antiméningococcique B (Bexsero ou Trumenba); vaccin anti-Haemophilus influenzae de type b (déjà inclus dans le calendrier québécois standard mais à s'assurer complété); vaccin antigrippal inactivé annuellement; vaccin anti-hépatite B si non préalablement immunisé (risque transfusionnel). Ces vaccinations sont remboursées dans le cadre du Programme d'immunisation du Québec (PIQ) pour les patients avec asplénie anatomique ou fonctionnelle documentée.

Drépanocytose et grossesse

La grossesse chez une patiente drépanocytaire est considérée comme une grossesse à haut risque obstétrical et maternel, nécessitant une prise en charge multidisciplinaire spécialisée (hématologue, obstétricien fœto-maternel, anesthésiologiste, néonatologiste) dans un centre périnatal de niveau tertiaire. Les risques maternels incluent une augmentation de la fréquence et de la sévérité des CVO (les changements hémodynamiques et vasculaires de la grossesse, notamment l'augmentation de la viscosité sanguine, de la concentration en érythrocytes et de l'état pro-inflammatoire, aggravent la falciformation), un risque accru de syndrome thoracique aigu, d'infections (urinaires, pulmonaires, parasite du paludisme lors de voyages en zones endémiques, fortement déconseillés), de pré-éclampsie et de phlébothrombose. Les risques fœtaux et néonataux comprennent le retard de croissance intra-utérin (RCIU), la prématurité, le faible poids de naissance et la mort fœtale in utero. La supplémentation en acide folique à dose élevée (5 mg par jour) est recommandée tout au long de la grossesse en raison de la forte érythropoïèse compensatrice. L'hydroxyurée est contre-indiquée pendant la grossesse (tératogène in vitro) et doit être arrêtée au moins trois mois avant la conception planifiée; les échanges transfusionnels constituent l'alternative thérapeutique principale pour contrôler la maladie pendant la grossesse chez les patientes sévères. Le conseil génétique prénatal et la recherche du statut hémoglobinique du partenaire sont essentiels pour évaluer le risque d'atteinte du futur enfant.

Suivi multidisciplinaire de la drépanocytose au Québec

Fréquence Contenu du suivi en état stable
Tous les 3 à 6 mois NFS complète avec réticulocytes; bilirubine totale et non conjuguée; LDH; créatinine; ferritine si patient transfusé; évaluation de la fréquence des CVO et des hospitalisations; observance et tolérance de l'hydroxyurée (NFS : éviter neutropénie inférieure à 2 × 10⁹/L et thrombopénie inférieure à 100 × 10⁹/L); taux d'HbF sur électrophorèse tous les 6 mois sous hydroxyurée; saturation en oxygène de base; pression artérielle
Annuellement Rapport albumine/créatinine urinaire (néphropathie débutante); fond d'oeil ou angiographie à la fluorescéine (rétinopathie); Doppler transcrânien (enfants de 2 à 16 ans); échocardiographie (adulte, hypertension pulmonaire, cardiomyopathie); spirométrie (asthme, pneumopathie chronique); échographie abdominale (lithiases biliaires, splénomégalie, hépatomégalie); sérologies VIH, VHB, VHC et VHE si patient transfusé; phénotypage érythrocytaire étendu et recherche d'anticorps irréguliers (RAI) avant toute transfusion; évaluation neuropsychologique chez l'enfant scolarisé
Selon les indications cliniques IRM cérébrale (AVC silencieux, suivi neurologique); IRM osseuse (ostéonécrose, ostéomyélite); IRM hépatique T2* et cardiaque T2* (surcharge en fer chez les patients transfusés); exploration fonctionnelle respiratoire complète avec DLCO; cathétérisme cardiaque droit (HTAP échocardiographique confirmée); bilan de thrombophilie (en cas de thrombose veineuse profonde ou embolie pulmonaire); spermiogramme (adultes masculins traités par hydroxyurée sur plusieurs années, risque d'oligospermie réversible)

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Les médecins de Clinique Omicron, dans ses points de service répartis au Québec, jouent un rôle de première ligne essentiel auprès des patients drépanocytaires suivis en centres spécialisés, en assurant la coordination des soins, la gestion des infections intercurrentes (évaluation rapide de toute fièvre avec protocole d'antibiothérapie précoce pour les patients aspléniques connus), le renouvellement et le suivi de l'hydroxyurée en collaboration avec l'hématologue référent, la prise en charge des CVO légères à modérées en consultation ou par téléconsultation (plan de gestion de la douleur personnalisé), ainsi que les bilans biologiques de suivi. Nos cliniciens assurent également la mise à jour du statut vaccinal (antipneumococcique, antiméningococcique, antigrippal annuel) et le dépistage des complications chroniques selon les recommandations en vigueur. Pour toute fièvre supérieure à 38,5 °C, déficit neurologique, douleur thoracique ou toute autre urgence drépanocytaire, la consultation aux urgences hospitalières reste l'orientation prioritaire. Prenez rendez-vous dans l'un de nos points de service sur la Rive-Sud ou dans l'une de nos succursales au Québec.

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Prise en charge en 24-48h. En clinique ou en télémédecine, partout au Québec.

Reçus pour assurances. 7j/7. Sans médecin de famille requis.