Environ un tiers des personnes qui survivent à un AVC présentent une aphasie : un trouble du langage qui touche l’expression, la compréhension, la lecture ou l’écriture [1]. La récupération est possible, souvent significative, mais elle demande du temps, une rééducation structurée et un environnement adapté. Cet article fait le tour des différents types d’aphasie, des facteurs qui influencent la récupération, du rôle clé de l’orthophoniste, des stratégies de communication efficaces pour les proches et des ressources québécoises.
Dans cette page
- Les types d’aphasie
- La récupération : ce qu’on sait
- Le rôle de l’orthophoniste
- Soutien aux proches : ce qui aide
- Vivre au quotidien avec l’aphasie
- Enfants et jeunes adultes : situations particulières
- Prévention secondaire après un AVC
- Ressources au Québec
- Mythes et idées reçues
- Questions fréquentes
- Sources
Les types d’aphasie
L’aphasie n’est pas une maladie unique. Elle se présente sous plusieurs formes, selon les zones cérébrales touchées par l’AVC [1].
Aphasie de Broca
- Expression difficile, phrases courtes et télégraphiques
- Personne consciente de ses difficultés (souvent frustrée)
- Compréhension relativement préservée
- Recherche du mot (anomie) fréquente
- Souvent associée à une faiblesse du côté droit du corps (hémiplégie ou hémiparésie)
- Lésion typique : région frontale gauche (aire de Broca)
Aphasie de Wernicke
- Discours fluent mais peu compréhensible
- Troubles importants de la compréhension orale et écrite
- Présence de paraphasies (substitutions de mots ou de sons)
- Néologismes (mots inventés)
- Personne parfois moins consciente de ses difficultés (anosognosie partielle)
- Lésion typique : région temporale gauche (aire de Wernicke)
Aphasie globale
- Atteinte sévère de l’expression et de la compréhension
- Souvent associée à des atteintes motrices importantes
- Quelques mots ou stéréotypies parfois conservés
- Pronostic variable, dépend de l’étendue de la lésion et de la rééducation
- Évolution parfois vers une autre forme d’aphasie au fil de la récupération
Autres formes
- Aphasie de conduction : difficulté à répéter, compréhension et expression spontanée souvent meilleures
- Aphasie transcorticale sensorielle ou motrice : répétition préservée mais compréhension ou expression altérée
- Aphasies sous-corticales : profils variables, lésions du thalamus, des noyaux gris centraux
- Aphasies progressives primaires (non liées à un AVC, plutôt à des maladies neurodégénératives)
- Anomie isolée (difficulté à trouver les mots) : la forme la plus légère
À retenir
- L’aphasie touche environ un tiers des survivants d’AVC et se présente sous plusieurs formes selon les zones cérébrales touchées [1]
- La récupération est possible, souvent significative, et se poursuit pendant des mois voire des années
- La période la plus dynamique est celle des 3 à 6 premiers mois, mais des progrès continuent ensuite
- L’orthophoniste (OOAQ) est le professionnel clé pour évaluer et rééduquer le langage
- L’intensité de la rééducation est associée à de meilleurs résultats
- Le soutien des proches et un environnement de communication adapté améliorent significativement le quotidien
- La prévention secondaire (contrôle de la TA, du cholestérol, du diabète, antiplaquettaires, mode de vie) est essentielle après un AVC
- Plusieurs ressources québécoises existent : Cœur+AVC, Théâtre Aphasique, OOAQ, centres de réadaptation
La récupération : ce qu’on sait
La récupération de l’aphasie est possible, parfois spectaculaire, parfois plus graduelle. Plusieurs facteurs influencent l’évolution [2].
Ce que la recherche montre
- La période la plus dynamique est celle des 3 à 6 premiers mois, mais la récupération peut se poursuivre des années
- L’intensité de la rééducation orthophonique est associée à de meilleurs résultats
- La plasticité cérébrale permet à d’autres régions de compenser progressivement
- Plusieurs études démontrent l’efficacité d’une rééducation soutenue, même longtemps après l’AVC
- La récupération peut être à la fois spontanée (réorganisation cérébrale) et stimulée par la rééducation
- Aucune récupération n’est « trop tardive » pour bénéficier de l’orthophonie
Facteurs qui influencent le pronostic
- Âge au moment de l’AVC (souvent meilleur pronostic chez les plus jeunes)
- Taille et localisation de la lésion
- Type d’aphasie (Broca souvent meilleur pronostic que globale)
- Sévérité initiale
- Présence d’autres séquelles (motrices, cognitives, troubles de la déglutition)
- Précocité et intensité de la rééducation
- Soutien social et familial
- Motivation du patient
- Comorbidités (dépression, fatigue, troubles cognitifs)
- Niveau d’éducation antérieur et bilinguisme (effets variables selon les études)
Les phases de récupération
- Phase aiguë (jours à semaines après l’AVC) : début de la rééducation à l’hôpital, évaluation initiale
- Phase subaiguë (1 à 6 mois) : rééducation intensive en centre de réadaptation ou en externe
- Phase chronique (au-delà de 6 mois) : poursuite de la rééducation, intégration des stratégies, maintien des acquis
- Phase à long terme : possibilité de poursuivre les progrès avec des programmes spécialisés, groupes de soutien, activités sociales
Le rôle de l’orthophoniste
L’orthophoniste, membre de l’OOAQ (Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec), est le professionnel clé pour évaluer et rééduquer l’aphasie [3].
Ce qu’il fait
- Évaluation complète du langage à l’écrit et à l’oral
- Caractérisation du type d’aphasie et des domaines atteints
- Plan de rééducation personnalisé (mots, phrases, dialogues, lecture, écriture)
- Techniques de communication alternative au besoin (tableaux, applications, écriture, dessins, gestes)
- Accompagnement de la famille et du milieu
- Réévaluations régulières pour ajuster la prise en charge
- Travail sur la déglutition si associée (dysphagie)
- Coordination avec les autres professionnels (médecin, physiothérapeute, ergothérapeute, psychologue)
- Stratégies de retour au travail ou aux études si pertinent
Approches utilisées
- Approche linguistique : exercices de phonologie, sémantique, syntaxe
- Approche communicative : utilisation pratique du langage dans des situations réelles
- Stimulation intensive : séances rapprochées, exercices à domicile
- Thérapie de contrainte induite (CIAT) : limitation des moyens compensatoires pour stimuler le langage
- Travail en groupe : interactions avec d’autres personnes aphasiques
- Applications numériques et tablettes pour l’autopratique
- Téléthérapie dans plusieurs contextes
- Travail sur la lecture, l’écriture, l’écoute selon les besoins
Accès au Québec
- Réseau public : centres hospitaliers, centres de réadaptation, CLSC
- Centres spécialisés : IRGLM (Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal), IRDPQ (Institut de réadaptation en déficience physique de Québec), CRDP (centres régionaux)
- Pratique privée : recherche dans l’annuaire de l’OOAQ
- Couverture par les assurances privées variable
- Possibilité de téléorthophonie pour faciliter l’accès
- Délais d’accès parfois longs en public, à anticiper
Soutien aux proches : ce qui aide
L’attitude des proches influence beaucoup la qualité de la communication et la confiance de la personne aphasique. Quelques principes simples font une grande différence.
Adapter sa communication
- Parler lentement, en phrases simples, sans crier
- Maintenir le contact visuel et utiliser les gestes
- Laisser le temps de répondre — ne pas finir les phrases
- Confirmer la compréhension (oui/non avec gestes au besoin)
- Réduire les bruits ambiants pendant les conversations
- Inclure la personne dans les conversations, ne pas parler à sa place
- Une idée à la fois
- Reformuler avec d’autres mots si nécessaire
- Utiliser papier et crayon, dessins, photos, tableaux de communication
- Vérifier régulièrement que la personne suit
Ce qu’il faut éviter
- Parler trop fort ou trop vite
- Compléter systématiquement les phrases à la place de la personne
- Faire semblant de comprendre alors qu’on ne comprend pas
- Corriger sans cesse les erreurs (peut décourager)
- Tester la personne (« comment je m’appelle ? ») de façon insistante
- L’infantiliser ou la traiter comme une personne sans capacités
- L’isoler des conversations sociales
- Perdre patience ouvertement
- Décider à sa place sans vérifier sa préférence
Soutien émotionnel
- L’aphasie est souvent vécue comme une perte d’identité, de pouvoir, de relations
- Reconnaître la frustration et la tristesse sans dramatiser
- Célébrer les progrès, même petits
- Maintenir une vie sociale et des activités plaisantes
- Adapter les activités plutôt que les supprimer
- Inclure la personne dans les décisions familiales
- Surveiller les signes de dépression et consulter au besoin
- Recourir à un soutien psychologique pour la personne et les proches
Un proche vient de subir un AVC et présente une aphasie ? Clinique Omicron offre un service d’orthophonie et un suivi médical post-AVC pour la prévention secondaire à nos points de service au Québec, avec téléconsultation possible pour la discussion initiale. Prendre rendez-vous ou opter pour la téléconsultation.
Vivre au quotidien avec l’aphasie
Adapter l’environnement
- Étiqueter les objets, les pièces, les armoires
- Utiliser des cartes de communication, des photos, des pictogrammes
- Tableaux de communication papier ou numériques
- Applications (Lexico, Proloquo2Go, Predictable) pour faciliter l’expression
- Carte d’identité aphasique à présenter dans la communauté (informe les inconnus du trouble)
- Routines stables qui sécurisent
- Calendriers, agendas visuels pour s’organiser
Activités et participation
- Groupes de soutien et conversations adaptées (offerts par plusieurs organismes)
- Théâtre Aphasique à Montréal : approche unique d’expression artistique
- Activités de loisir adaptées : chant choral, sport, jardinage, art
- Cours et formations adaptées
- Bénévolat dans des contextes accueillants
- Retour au travail possible dans certains cas, avec aménagements (CNESST, SAAQ selon le contexte de l’AVC)
- Conduite : à réévaluer après un AVC, selon les recommandations médicales et la SAAQ
Démarches administratives
- Régime d’invalidité (assurance privée, RRQ-D, prestations canadiennes)
- Crédits d’impôt pour personnes handicapées
- Mandat de protection (anciennement mandat en cas d’inaptitude) si pertinent
- Directives médicales anticipées
- Travailleur social du CLSC ou du centre de réadaptation pour démarches
- Soutien financier par Cœur+AVC et d’autres organismes
Enfants et jeunes adultes : situations particulières
AVC pédiatrique
- L’AVC peut survenir à tout âge, y compris chez les enfants et les nouveau-nés
- Causes différentes : malformations vasculaires, cardiopathies congénitales, troubles de coagulation, traumatismes, infections
- Plasticité cérébrale souvent plus importante chez l’enfant, avec un meilleur pronostic global
- Rééducation souvent intensive et prolongée
- Intégration scolaire adaptée, plan d’intervention en collaboration avec l’école
- Suivi en neurologie pédiatrique et en réadaptation spécialisée
Jeunes adultes
- AVC avant 50 ans représente environ 10 à 15 % des cas
- Causes plus variées : dissection artérielle, troubles de coagulation, consommation de drogues, certaines maladies génétiques, grossesse
- Impacts spécifiques : carrière, parentalité, vie de couple, projet de vie
- Récupération souvent plus rapide mais avec des défis psychosociaux importants
- Programmes de retour au travail adaptés
- Soutien psychologique et accompagnement souvent essentiels
Prévention secondaire après un AVC
Après un premier AVC, la prévention d’une récidive est primordiale [4].
Les piliers de la prévention
- Contrôle rigoureux de la tension artérielle
- Cholestérol et statines selon les recommandations
- Diabète bien contrôlé
- Antiplaquettaires (AAS, clopidogrel) ou anticoagulants selon le mécanisme de l’AVC
- Arrêt du tabac et limitation de l’alcool
- Activité physique régulière, adaptée
- Alimentation équilibrée (modèle méditerranéen souvent recommandé)
- Maintien d’un poids santé
- Surveillance et traitement de la fibrillation auriculaire
- Suivi régulier en médecine de famille et en neurologie
Signes d’un nouvel AVC : VITE
- V isage affaissé d’un côté
- I ncapacité à lever les deux bras
- T rouble de la parole soudain
- E xtrême urgence : appeler le 911
- Tout signe neurologique nouveau et soudain mérite une évaluation en urgence
- Le temps est crucial : « time is brain »
Ressources au Québec
Organismes spécialisés
- Cœur+AVC Canada — coeuretavc.ca : information, soutien, prévention
- Théâtre Aphasique (Montréal) — théâtre adapté pour personnes aphasiques
- OOAQ — orthophonistes et audiologistes accrédités au Québec, annuaire
- Association québécoise des personnes aphasiques (AQPA) et regroupements régionaux
- L’Appui pour les proches aidants — lappui.org, 1 855 852-7784
- Société Alzheimer du Québec (pour les aphasies progressives primaires)
Centres de réadaptation
- IRGLM (Montréal) — Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal
- IRDPQ (Québec) — Institut de réadaptation en déficience physique de Québec
- CRDP régionaux : Estrie, Mauricie, Outaouais, Saguenay, etc.
- Centres hospitaliers universitaires avec services de réadaptation
- CLSC de votre territoire pour les soins à domicile
Lignes de soutien
- Info-Santé 811, option 1 — conseils santé
- Info-Social 811, option 2 — soutien psychosocial 24/7
- L’Appui 1 855 852-7784 — proches aidants
- 911 en cas d’urgence (suspicion de nouvel AVC)
- 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) en cas de détresse
Mythes et idées reçues
« L’aphasie, c’est une perte d’intelligence »
Faux. L’aphasie est un trouble du langage, pas de l’intelligence. La personne pense, comprend les émotions et les situations, et conserve ses connaissances. Elle a simplement de la difficulté à exprimer ses idées ou à comprendre le langage. La traiter comme intellectuellement diminuée est blessant et inexact.
« Après 6 mois, il n’y a plus de récupération possible »
Faux. La récupération est plus dynamique dans les 3 à 6 premiers mois, mais elle peut se poursuivre des années. Des études montrent des progrès chez des personnes aphasiques 5, 10 ans ou plus après leur AVC, avec une rééducation soutenue.
« Il faut parler fort et lentement comme à un enfant »
Faux. Parler fort n’aide pas (l’aphasie n’est pas un trouble auditif). Parler comme à un enfant est infantilisant. Il faut parler à voix normale, plus lentement, avec des phrases simples et en laissant le temps. Le respect de l’adulte est essentiel.
« Si la personne ne parle pas, elle ne comprend pas »
Faux. Dans l’aphasie de Broca, la compréhension est souvent relativement préservée. La personne comprend ce qu’on dit, même si elle ne peut pas répondre facilement. Ne jamais parler d’elle comme si elle n’était pas là.
« L’orthophoniste, c’est pour les enfants »
Faux. Les orthophonistes (OOAQ) interviennent à tous les âges, des nouveau-nés aux aînés. Ils sont les professionnels par excellence pour l’aphasie chez l’adulte, mais aussi pour les troubles de la déglutition (dysphagie), de la voix, de la cognition liée à la communication, et plus encore.
Questions fréquentes
Combien de temps dure la rééducation orthophonique ?
Variable selon la sévérité et la réponse. Souvent plusieurs mois à plusieurs années. La rééducation est plus intensive en phase aiguë et subaiguë (premiers 6 mois), puis se prolonge en phase chronique selon les besoins. Une réévaluation périodique permet d’ajuster.
La RAMQ couvre-t-elle l’orthophonie ?
L’orthophonie en réseau public (centres hospitaliers, centres de réadaptation, CLSC) est couverte par la RAMQ. En pratique privée, l’orthophonie est habituellement à la charge du patient ou couverte par les assurances privées. Plusieurs centres offrent les deux options.
Peut-on conduire avec une aphasie ?
La conduite doit être réévaluée après un AVC, selon les recommandations médicales et la SAAQ. Plusieurs facteurs sont considérés : aphasie, troubles cognitifs, troubles visuels, atteinte motrice. Une évaluation spécialisée (ergothérapeute en conduite automobile) peut être nécessaire. La reprise de la conduite est souvent possible, parfois après une période d’attente ou avec des aménagements.
Les applications numériques aident-elles vraiment ?
Oui, en complément de la rééducation. Plusieurs applications (Lexico, Constant Therapy, Proloquo2Go, Tactus apps) offrent des exercices structurés et accessibles. Idéalement, leur utilisation est guidée par l’orthophoniste qui adapte le contenu au profil. Elles facilitent la pratique régulière entre les séances.
Comment soutenir un proche aphasique sans s’épuiser ?
L’aphasie impacte aussi les proches aidants. Conseils : prendre du temps pour soi, demander de l’aide (famille, amis, services à domicile, CLSC), rejoindre un groupe de soutien, surveiller sa propre santé physique et mentale, contacter L’Appui au 1 855 852-7784 pour des ressources. L’épuisement des aidants est un risque réel.
Que faire si on suspecte un AVC chez soi ou un proche ?
Appeler le 911 immédiatement. Utiliser l’outil VITE (Visage affaissé, Incapacité à lever les bras, Trouble de la parole, Extrême urgence). Noter l’heure d’apparition des symptômes (cruciale pour le traitement). Ne pas conduire la personne à l’urgence soi-même : l’ambulance permet une prise en charge rapide en chemin.
Sources
- Cœur+AVC Canada. Information sur l’aphasie et l’AVC.
- Lignes directrices canadiennes pour les pratiques optimales de soins de l’AVC. Réadaptation et récupération.
- OOAQ — Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec. Information et annuaire des orthophonistes.
- INESSS — Institut national d’excellence en santé et en services sociaux. Avis et guides sur l’AVC au Québec.
- American Speech-Language-Hearing Association (ASHA). Aphasia practice portal.
- Société canadienne de neurologie. Recommandations sur les AVC.
- L’Appui pour les proches aidants. Ressources pour proches aidants au Québec.
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