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Hématologie – Morphologie érythrocytaire

Codocytes (cellules en cible)

Les codocytes — également appelés cellules en cible, érythrocytes en cible, ou désignés par le terme anglais target cells — sont des globules rouges de morphologie anormale visualisés sur le frottis sanguin coloré au May-Grünwald-Giemsa, caractérisés par un aspect très distinctif rappelant une cible de tir ou un œil de bœuf : une zone centrale de densité hémoglobinique entourée d'un anneau clair achromatique, lui-même cerclé d'une fine couronne périphérique dense. Cette apparence en trois zones concentriques résulte d'une modification du rapport surface membranaire/volume érythrocytaire : toute augmentation relative de la superficie de la membrane plasmique par rapport au volume cellulaire — ou, inversement, toute réduction du contenu intracellulaire en hémoglobine — contraint la membrane en excès à se plisser en dômes concentriques lors de l'étalement sur lame, produisant l'image caractéristique de la cellule en cible. Le mécanisme peut donc être membranaire (excès lipidique de la membrane dans les hépatopathies cholestatiques) ou intracellulaire (déficit en hémoglobine fonctionnelle dans les thalassémies, présence d'hémoglobines structurellement anormales dans les hémoglobinopathies). La présence de codocytes sur le frottis sanguin n'est jamais normale chez l'adulte en dehors d'un contexte post-splénectomie, où leur apparition est attendue et physiologique en l'absence de la rate dont la fonction de remodelage érythrocytaire élimine normalement les globules rouges à membrane excédentaire. Leur détection oriente systématiquement vers un bilan étiologique ciblé selon le contexte clinique, les données de la numération formule sanguine (NFS) et les autres anomalies morphologiques érythrocytaires éventuellement associées sur le frottis. Les causes principales de codocytose cliniquement significative se répartissent en trois grandes catégories : les thalassémies et hémoglobinopathies (drépanocytose, hémoglobine C, hémoglobine E), les hépatopathies chroniques avec cholestase, et la carence martiale sévère — chacune ayant un mécanisme physiopathologique, un tableau biologique associé et une prise en charge distincts.

Mécanisme de formation des codocytes

La formation d'un codocyte repose sur un déséquilibre entre la surface membranaire et le volume du globule rouge, pouvant survenir selon deux grands mécanismes complémentaires :

  • Mécanisme membranaire — excès lipidique de la membrane : dans les hépatopathies cholestatiques, l'hypercholestérolémie et l'augmentation des phospholipides circulants permettent leur incorporation dans la bicouche lipidique de la membrane érythrocytaire, augmentant la surface membranaire sans modifier le volume cellulaire ; la membrane en excès se plisse en dômes et forme les images en cible caractéristiques à l'étalement sur lame ; ces codocytes sont normochromes (taux d'hémoglobine intracellulaire normal) et normocytaires
  • Mécanisme intracellulaire — déficit en hémoglobine fonctionnelle : dans les thalassémies et les hémoglobinopathies, la synthèse d'hémoglobine est réduite (thalassémies) ou la structure de l'hémoglobine est anormale (HbC, HbE, HbS), entraînant une diminution de la concentration corpusculaire en hémoglobine (CCMH) ; le volume cellulaire est proportionnellement réduit mais la surface membranaire reste relative en excès, produisant le même aspect en cible ; ces codocytes sont typiquement hypochromes et microcytaires
  • La post-splénectomie représente un troisième mécanisme : la rate élimine normalement en continu les globules rouges à membrane excédentaire en « rognant » leur membrane lors de leur passage dans les cordons de Billroth spléniques ; en l'absence de rate, les érythrocytes à membrane en excès ne sont plus éliminés et persistent en circulation, d'où l'apparition de codocytes, d'acanthocytes et d'autres poïkilocytes après splénectomie chirurgicale ou asplénie fonctionnelle
  • Sur le plan pratique, la distinction entre ces mécanismes repose sur le contexte clinique, le VGM (volume globulaire moyen), la CCMH et les autres paramètres de la NFS : une codocytose normocytaire normochrome oriente vers une hépatopathie ou une post-splénectomie, tandis qu'une codocytose microcytaire hypochrome oriente vers une thalassémie ou une hémoglobinopathie

Causes principales de codocytose

Les codocytes s'observent dans un éventail précis de situations cliniques. Leur présence sur le frottis constitue un signal orientant vers des entités diagnostiques spécifiques :

Cause Mécanisme de codocytose Contexte clinique et anomalies associées
Thalassémies (alpha et bêta) Déficit de synthèse des chaînes globiniques réduisant la concentration en hémoglobine intracellulaire ; rapport surface/volume augmenté par microcytose et hypochromie Codocytose souvent abondante, associée à une microcytose et une hypochromie marquées (VGM bas, CCMH basse), anémie de sévérité variable selon le génotype ; présence fréquente d'autres anomalies morphologiques : poïkilocytose, ponctuations basophiles, érythroblastes circulants dans les formes sévères ; diagnostic par électrophorèse de l'hémoglobine (élévation de l'HbA2 dans la bêta-thalassémie) et analyse génétique moléculaire
Hémoglobine C (HbC) homozygote ou hétérozygote composé SC L'HbC (substitution Glu→Lys en position 6 de la chaîne bêta) cristallise dans le globule rouge, réduisant le volume cellulaire et créant un rapport surface/volume augmenté Codocytose souvent très abondante (les plus nombreux codocytes de toutes les hémoglobinopathies) avec parfois des cristaux d'HbC intraglobulaires visibles sur le frottis ; anémie hémolytique chronique modérée dans la forme homozygote CC ; forme SC (HbS + HbC) : tableau drépanocytaire modéré avec crises vaso-occlusives moins fréquentes mais complications rétiniennes importantes
Hémoglobine E (HbE) homozygote ou hétérozygote L'HbE (substitution Glu→Lys en position 26 de la chaîne bêta) produit une hémoglobine instable avec une synthèse réduite, se comportant comme une thalassémie bêta mineure Très fréquente en Asie du Sud-Est ; microcytose marquée avec codocytes abondants mais anémie légère à modérée dans la forme homozygote EE ; la double hétérozygotie HbE/bêta-thalassémie est l'une des formes les plus sévères de thalassémie bêta dans le monde
Drépanocytose (HbSS) et hétérozygotie AS L'hémoglobine S polymérise en désoxy, déformant le globule rouge en faucille ; les codocytes sont moins caractéristiques que dans l'HbC mais peuvent être présents, notamment en phase de dépolymérisation Le frottis de la drépanocytose est surtout caractérisé par les drépanocytes (cellules en faucille), les corps de Howell-Jolly (asplénie fonctionnelle) et les cellules d'Howell ; les codocytes sont un élément accessoire du frottis drépanocytaire
Hépatopathies cholestatiques (cirrhose biliaire, CBP, cholestase médicamenteuse) Excès de lipides membranaires par enrichissement de la bicouche érythrocytaire en cholestérol et phosphatidylcholine ; augmentation de la surface membranaire à volume constant Codocytes normochromes normocytaires sans anémie microcytaire ; autres anomalies possibles : acanthocytes (cellules en éperon, spur cells) dans les cirrhoses avancées, stomatocytes ; bilan hépatique anormal avec élévation des phosphatases alcalines et de la GGT prédominante
Hépatopathies sévères non cholestatiques (cirrhose alcoolique, hépatite fulminante) Perturbation du métabolisme lipidique hépatique avec modification de la composition lipidique de la membrane érythrocytaire Codocytes souvent moins nombreux que dans les cholestases pures ; frottis dominé par les acanthocytes dans les cirrhoses alcooliques avancées (hépatite alcoolique aiguë grave) ; macrocytose associée fréquente (VGM élevé) liée à la carence en folates et à l'effet direct de l'alcool
Carence martiale sévère Réduction majeure de la concentration en hémoglobine intracellulaire par manque de fer, augmentant le rapport surface/volume Codocytes associés à une microcytose et une hypochromie marquées, à une anisocytose et une poïkilocytose, et parfois à des annulocytes (globules rouges quasiment vides d'hémoglobine) ; ferritine basse, fer sérique bas, coefficient de saturation de la transferrine bas ; réticulocytes bas (anémie centrale par carence)
Post-splénectomie et asplénie fonctionnelle Absence de remodelage splénique des érythrocytes à membrane excédentaire ; persistance en circulation de globules rouges normalement éliminés Codocytes associés de façon caractéristique à des corps de Howell-Jolly (inclusions nucléaires résiduelles normalement retirées par la rate), à des acanthocytes et à une thrombocytose réactionnelle ; contexte de splénectomie chirurgicale antérieure ou d'asplénie fonctionnelle (drépanocytose, maladie cœliaque, amylose)
Anémie sidéroblastique Défaut d'utilisation du fer pour la synthèse de l'hémoglobine malgré des réserves en fer normales ou élevées ; accumulation de fer dans les mitochondries des érythroblastes (sidéroblastes en couronne) Frottis dimorphe (coexistence de globules rouges normaux et hypochromes microcytaires) ; codocytes parmi les globules rouges hypochromes ; ferritine élevée, coefficient de saturation de la transferrine élevé ; myélogramme avec coloration de Perls indispensable pour le diagnostic
ℹ️ La présence de codocytes sur un frottis sanguin ne constitue jamais un diagnostic en soi mais un signal morphologique orientant vers un éventail de pathologies à préciser par le contexte clinique et des investigations ciblées. Le nombre de codocytes, leur association avec d'autres anomalies morphologiques (drépanocytes, acanthocytes, ponctuations basophiles, corps de Howell-Jolly) et les données de la NFS (VGM, CCMH, réticulocytes) sont les éléments clés de l'orientation diagnostique. En dehors du contexte post-splénectomie, toute codocytose documentée impose un bilan étiologique.

Anomalies associées sur le frottis selon le contexte

Les codocytes sont rarement isolés sur le frottis sanguin et s'accompagnent souvent d'autres anomalies morphologiques dont l'association constitue une signature érythrocytaire orientant fortement le diagnostic :

Association morphologique Orientation diagnostique principale
Codocytes + ponctuations basophiles + érythroblastes circulants + microcytose hypochromie Thalassémie intermédiaire ou majeure (bêta-thalassémie) ; l'intensité de ces anomalies est proportionnelle à la sévérité du génotype thalassémique
Codocytes très abondants + cristaux intraglobulaires en forme de bâtonnet hexagonal Hémoglobinose C homozygote (HbCC) ; les cristaux d'HbC sont pathognomoniques et visibles sur le frottis après déshydratation cellulaire
Codocytes + drépanocytes (cellules en faucille) + corps de Howell-Jolly Drépanocytose SC (HbSC) ou drépanocytose SS avec asplénie fonctionnelle installée
Codocytes normochromes + acanthocytes (cellules en éperon) + macrocytose Hépatopathie avancée (cirrhose alcoolique, hépatite alcoolique aiguë grave) ; les acanthocytes témoignent d'une altération sévère du métabolisme lipidique hépatique
Codocytes + corps de Howell-Jolly + thrombocytose réactionnelle Post-splénectomie ou asplénie fonctionnelle (drépanocytose, maladie cœliaque, amylose splénique) ; la thrombocytose est caractéristique et peut être marquée (> 600 à 800 G/L)
Codocytes + annulocytes + microcytose hypochromie sévère Carence martiale profonde ; les annulocytes (globules rouges quasi vides d'hémoglobine, aspect de donut) témoignent d'une érythropoïèse très déficiente en fer
Codocytes normochromes + stomatocytes Hépatopathie cholestatique, en particulier la cholestase extra-hépatique ou les maladies cholestatiques chroniques ; les stomatocytes (fente centrale au lieu de la dépression centrale) coexistent souvent avec les codocytes dans les hépatopathies

Démarche diagnostique devant une codocytose

La découverte de codocytes sur un frottis sanguin oriente une démarche diagnostique structurée par étapes, guidée par le contexte clinique et les données de la NFS :

  • Première étape — caractériser le profil érythrocytaire de la NFS : VGM (macrocytose, normocytose ou microcytose), CCMH (normochromie ou hypochromie), numération des réticulocytes (anémie centrale ou périphérique), numération plaquettaire (thrombocytose orientant vers une asplénie)
  • Deuxième étape — interrogatoire ciblé : antécédents personnels ou familiaux d'anémie hémolytique, d'hémoglobinopathie ou de thalassémie ; origine ethnique (bêta-thalassémie fréquente dans le pourtour méditerranéen, HbC en Afrique de l'Ouest, HbE en Asie du Sud-Est) ; antécédents de splénectomie ou de maladie pouvant entraîner une asplénie fonctionnelle ; signes d'hépatopathie (consommation d'alcool, hépatite virale connue, cholestase)
  • Troisième étape — bilan biologique de première intention : bilan hépatique complet (ASAT, ALAT, GGT, phosphatases alcalines, bilirubine totale et conjuguée, TP, albumine) pour les codocytes normochromes ; bilan martial (ferritine, fer sérique, capacité totale de fixation, coefficient de saturation) pour les codocytes hypochromes microcytaires ; électrophorèse de l'hémoglobine en HPLC pour tout tableau évocateur d'hémoglobinopathie ou de thalassémie
  • Quatrième étape — investigations spécialisées selon l'orientation : étude génétique moléculaire des gènes de globine (alpha et bêta) si thalassémie confirmée ; biopsy hépatique ou bili-IRM si hépatopathie cholestatique chronique suspectée ; myélogramme avec coloration de Perls si anémie sidéroblastique évoquée ; avis hématologique pour les hémoglobinopathies complexes

Place du frottis sanguin dans le bilan hématologique

Le frottis sanguin périphérique demeure un examen fondamental en hématologie dont la valeur diagnostique est irremplaçable pour la caractérisation morphologique des globules rouges :

  • Il est prescrit systématiquement en présence d'une anémie non expliquée par la NFS seule, d'une anomalie des indices érythrocytaires évocatrice d'une morphologie anormale, ou d'une suspicion clinique d'hémoglobinopathie ou de thalassémie
  • Le frottis est réalisé sur sang frais prélevé sur EDTA, étalé manuellement sur lame de verre ou par automate, puis coloré au May-Grünwald-Giemsa ; il est lu par un hématologue ou un technicien spécialisé en hématologie morphologique
  • Les automates d'hématologie modernes détectent et signalent les alarmes morphologiques (présence de cellules anormales, populations érythrocytaires atypiques) mais ne remplacent pas la lecture humaine d'un frottis de qualité pour l'identification des codocytes, des drépanocytes, des schizocytes ou d'autres poïkilocytes spécifiques
  • La nomenclature internationale recommande le terme « codocyte » (du grec kodeia : tête de pavot, dont la forme rappelle la cellule en cible vue de côté) bien que les termes « cellule en cible » et target cell (anglais) restent d'usage courant en pratique clinique et dans les comptes-rendus biologiques
  • La quantification des codocytes sur le frottis est semi-quantitative : rare (1 à 2 par champ), modérée (3 à 10 par champ) ou abondante (> 10 par champ) ; un pourcentage de codocytes supérieur à 25 % des érythrocytes est très évocateur d'une hémoglobinose C ou d'une thalassémie majeure
ℹ️ Au Québec, la thalassémie et les hémoglobinopathies touchent principalement les populations d'origine méditerranéenne (Italiens, Grecs, Portugais), africaine subsaharienne (HbS, HbC), caribéenne, du Moyen-Orient et d'Asie du Sud-Est (HbE, alpha-thalassémie) — communautés bien représentées dans la région de Montréal. La découverte de codocytes avec microcytose hypochromie sans carence en fer chez un patient de ces origines doit systématiquement conduire à une électrophorèse de l'hémoglobine par HPLC, examen disponible dans la majorité des laboratoires hospitaliers québécois, pour ne pas méconnaître une thalassémie ou une hémoglobinopathie transmissible à la descendance.
Situations nécessitant une évaluation hématologique rapide

La présence de codocytes abondants sur un frottis sanguin associée à une anémie sévère (hémoglobine inférieure à 70 g/L), une ictère, une splénomégalie ou des antécédents de crises vaso-occlusives chez un enfant ou un adulte jeune impose une consultation hématologique sans délai pour confirmer ou infirmer une hémoglobinopathie sévère (drépanocytose, thalassémie majeure) et initier une prise en charge adaptée. Dans le contexte d'une hépatopathie connue, l'apparition de codocytes associés à des acanthocytes abondants peut signaler une aggravation de l'insuffisance hépatocellulaire méritant une réévaluation hépatologique urgente. Par ailleurs, toute personne envisageant une grossesse avec un antécédent personnel ou familial de thalassémie ou d'hémoglobinopathie devrait bénéficier d'un conseil génétique avant la conception.

Pour toute anomalie du frottis sanguin, résultat biologique évocateur d'hémoglobinopathie ou de thalassémie, ou bilan hématologique nécessitant une orientation spécialisée, Clinique Omicron offre des consultations médicales structurées dans ses points de service au Québec et en télémédecine. Pour prendre rendez-vous, visitez cliniqueomicron.ca.

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Clinique Omicron accompagne les patients dans l'exploration d'une anémie, l'interprétation d'anomalies du frottis sanguin et l'orientation vers des ressources hématologiques spécialisées dans ses points de service au Québec et en télémédecine. Un médecin ou un infirmier praticien spécialisé (IPS) peut prescrire un bilan hématologique complet incluant NFS, frottis sanguin, bilan martial et électrophorèse de l'hémoglobine, interpréter les résultats dans leur contexte clinique et coordonner une orientation vers un hématologue ou un généticien médical selon les anomalies identifiées. Pour prendre rendez-vous, visitez cliniqueomicron.ca.

Le contenu de cette page est fourni à titre informatif uniquement et ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé qualifié. Consultez un médecin pour toute anomalie hématologique, résultat de frottis sanguin anormal ou symptôme d'anémie persistant.

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