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Dacryocytes (cellules en larme) : signification et causes | Clinique Omicron
Hématologie & Médecine interne

Dacryocytes (cellules en larme)

Les dacryocytes — du grec dakryon (larme) — sont des globules rouges anormalement déformés présentant une elongation unipolaire caractéristique en forme de larme ou de goutte, avec une extrémité arrondie et une extrémité effilée pointue. Ils appartiennent au groupe des poïkilocytes (globules rouges de forme anormale) et se distinguent des ovalocytes (elliptocytes) par leur asymétrie marquée et leur apex pointu. La présence de dacryocytes sur un frottis sanguin périphérique, même en petit nombre, constitue un signal morphologique d'importance clinique majeure : elle signe presque toujours une perturbation sévère de l'architecture médullaire ou une contrainte mécanique exercée sur les érythrocytes lors de leur passage forcé à travers un tissu fibreux ou infiltré. Le mécanisme de formation des dacryocytes est double. D'une part, lors de l'érythropoïèse extramédullaire (hémato­poïèse en dehors de la moelle osseuse normale — rate, foie — survenant lorsque la moelle est fibrosée ou envahie), les érythroblastes libèrent des globules rouges immatures qui sont déformés lors de leur passage à travers les sinusoïdes spléniques en réticulant leur membrane. D'autre part, dans les états de fibrose médullaire, les globules rouges matures sont étirés et déformés de façon irréversible lorsqu'ils traversent le réseau de fibres de réticuline et de collagène qui obstruent les sinusoïdes médullaires — ils conservent cette forme en larme une fois dans la circulation. La présence de dacryocytes nombreux sur le frottis, associée à une leucoérythroblastose (érythroblastes circulants + granulocytes immatures dans le sang périphérique), constitue le tableau myélo-phtisique — un signe quasi pathognomonique d'envahissement ou de fibrose médullaire grave nécessitant une investigation hématologique urgente.

Mécanisme de formation et morphologie

  • Mécanisme mécanique (fibrose médullaire) : la fibrose de la moelle osseuse (dépôt de fibres de réticuline grade MF-2 à MF-3 selon la classification OMS) crée un réseau rigide qui déforme les globules rouges lors de leur passage dans les sinusoïdes médullaires ; la membrane érythrocytaire, étirée dans une direction, conserve cette déformation anisotropique par réorganisation irréversible du cytosquelette (spectrine, actine, protéine 4.1) ; les dacryocytes ainsi formés sont plus rigides et ont une durée de vie raccourcie dans la circulation (hémolyse modérée) — ils sont progressivement éliminés par les macrophages spléniques
  • Mécanisme splénique (érythropoïèse extramédullaire) : lors de la myélofibrose ou de l'envahissement médullaire, l'hématopoïèse se déplace vers la rate (splénomégalie myéloïde) et le foie (hépatomégalie) ; les érythroblastes produits en dehors de la moelle libèrent des globules rouges dont la maturation membranaire est incomplète ; ces cellules sont déformées par le passage forcé à travers les cordons de Billroth et les sinusoïdes spléniques → forme en larme irréversible ; l'association splénomégalie + dacryocytes + érythroblastes circulants est hautement évocatrice de myélofibrose primaire
  • Morphologie au frottis : le dacryocyte est plus grand qu'un globule rouge normal (macrocyte allongé) ; son extrémité arrondie contient l'hémoglobine principale ; l'extrémité effilée est pâle et plus mince ; il faut distinguer les vrais dacryocytes (pointe orientée dans une direction variable d'une cellule à l'autre) des pseudo-dacryocytes d'artefact (pointes orientées dans la même direction — artéfact de préparation du frottis, notamment en queue de frottis) ; la quantification semi-quantitative sur le frottis : rares (1+), présents (2+), nombreux (3+), abondants (4+) ; même 1+ de dacryocytes vrais sur un frottis bien préparé justifie une investigation

Causes de dacryocytes — diagnostic différentiel

CauseMécanisme et contexte cliniqueÉléments diagnostiques associés
Myélofibrose primaire (MFP)
Cause principale — dacryocytes abondants
Néoplasie myéloproliférative (NMP) Philadelphia-négative — mutation JAK2 V617F (50–60 %), mutation CALR exon 9 (25–30 %) ou mutation MPL (5–8 %) → activation constitutive de la voie JAK-STAT → prolifération clonale des mégacaryocytes dysplasiques → libération de TGF-β, PDGF, bFGF → fibrose progressive de la moelle osseuse (grades MF-0 à MF-3) ; incidence 0,5–1/100 000/an — pic 65–70 ans ; splénomégalie massive (parfois >20 cm — sensation de masse abdominale gauche, satiété précoce) ; symptômes constitutionnels (fièvre, sueurs nocturnes, amaigrissement — score MPN-SAF) ; dacryocytes abondants (3+–4+) + leucoérythroblastose caractéristiques ; tableau myélo-phtisique complet NFS : anémie (Hb souvent <10 g/dL) + leucocytose ou leucopénie + thrombocytose initiale puis thrombopénie ; frottis : dacryocytes abondants + érythroblastes + myélocytes/métamyélocytes (leucoérythroblastose) + macrocytes + hypochromie ; LDH très élevée (lyse cellulaire) ; acide urique élevé (turnover cellulaire) ; biopsie ostéomédullaire (BOM) — gold standard : fibrose réticulinique (grade MF-2 ou MF-3) + mégacaryocytes dysplasiques groupés en amas ; mutation JAK2/CALR/MPL (panel NGS myéloprolifératif) ; score DIPSS-Plus (pronostic) ; traitement : ruxolitinib (inhibiteur JAK1/2 — réduit la splénomégalie et les symptômes — standard de soins) ; fédratinib, pacritinib, momelotinib (inhibiteurs JAK alternatifs) ; allogreffe de cellules souches hématopoïétiques (GCSH) si éligible — seul traitement potentiellement curatif
Myélofibrose secondaire
Évolution de NMP préexistante
Évolution en myélofibrose de la polyglobulie de Vera (PV → MF post-PV dans 10–20 % à 20 ans) ou de la thrombocytémie essentielle (TE → MF post-TE dans 5–10 % à 15 ans) ; même tableau morphologique que la MFP avec dacryocytes + leucoérythroblastose ; antécédent de NMP documenté ; mutation JAK2 quasi constante dans les post-PV Frottis + BOM + mutation JAK2 ; critères OMS 2022 de transformation en MF post-PV (Barosi) ou post-TE (Barosi) ; traitement similaire à la MFP : ruxolitinib, allogreffe GCSH si éligible
Envahissement médullaire (myélo-phtisie)
Métastases osseuses, hémopathies
Remplacement du tissu hématopoïétique normal par des cellules tumorales extrinsèques → tableau myélo-phtisique : dacryocytes + leucoérythroblastose + thrombocytopénie ; cancers métastatiques les plus souvent responsables : carcinome mammaire (le plus fréquent — surtout lobulaire), carcinome prostatique, carcinome pulmonaire, carcinome rénal, carcinome gastrique, mélanome ; hémopathies : lymphome (Hodgkin et non Hodgkin — envahissement médullaire dans 30–80 % selon le type) ; leucémie aiguë (infiltration blastes) ; myélome multiple (remplacemen plasmocytaire extensif) ; sarcoïdose granulomateuse médullaire (rare) Frottis : dacryocytes (souvent 1+–2+) + érythroblastes + cellules anormales parfois visibles (blastes, cellules tumorales — rares) ; LDH élevée, phosphatase alcaline élevée (métastases ostéoblastiques — prostate) ; CA 15-3, PSA, ACE selon le primitif suspecté ; TDM thoraco-abdomino-pelvien + TEP-FDG ; BOM — gold standard : cellules métastatiques à l'examen anatomopathologique + immunohistochimie (CK, TTF-1, PSA selon le primitif) ; biopsie de la moelle à distance du site de ponction habituel (crête iliaque) si première biopsie non contributive
Anémie mégaloblastique sévère
Carence B12 ou folates
Dacryocytes de petite taille + ovalocytes + macrocytes + hypersegmentation des polynucléaires neutrophiles (PNN — >5 lobes dans >5 % des PNN) sur le frottis ; mécanisme : dysérythropoïèse intra-médullaire par défaut de synthèse de l'ADN → érythroblastes géants (mégaloblastes) → globules rouges de morphologie anormale ; association classique avec une pancytopénie (macrocytose + leucopénie + thrombopénie légère) ; dacryocytes moins nombreux et moins typiques que dans la myélofibrose Vitamine B12 sérique <150 pmol/L + acide méthylmalonique et homocystéine élevés (marqueurs fonctionnels plus sensibles) ; folates érythrocytaires ; anti-facteur intrinsèque (maladie de Biermer — 50–70 % de sensibilité) ; anti-cellules pariétales (70–90 % mais peu spécifiques) ; traitement : B12 IM (cyanocobalamine ou hydroxocobalamine) si maladie de Biermer ou malabsorption ; B12 orale 1 000 µg/jour si déficit alimentaire
Thalassémie (formes sévères) Précipitation des chaînes α excédentaires (β-thalassémie) dans les érythroblastes → érythropoïèse inefficace sévère + poïkilocytose marquée incluant dacryocytes, cellules cibles, ovalocytes, fragments ; β-thalassémie majeure (Cooley) et β-thalassémie intermédiaire ; hémolyse + splénomégalie + hémosidérose NFS : anémie microcytaire hypochrome sévère ; frottis : poïkilocytose majeure (dacryocytes + cellules cibles + ovalocytes + ponctuations basophiles) ; électrophorèse de l'hémoglobine (HbF élevée, HbA absente dans la thalassémie majeure) ; ferritine élevée (hémolyse + surcharge en fer) ; génotypage des gènes de globine
Causes rares et artéfacts Myélofibrose réactionnelle secondaire (tuberculose miliaire, histoplasmose, leishmaniose viscérale — Kala-azar) ; hémoglobine C (drépanocytose) ; déficit en pyruvate kinase ; splénectomie (dacryocytes transitoires post-splénectomie) ; artéfact de frottis (pseudo-dacryocytes orientés dans la même direction — cellules en larme de queue de frottis) Contexte clinique + sérologies infectieuses si myélofibrose réactionnelle suspectée ; examen soigneux du frottis (orientation des pointes — si toutes pointent dans la même direction → artéfact) ; électrophorèse de l'hémoglobine + dosage enzymatique si hémolyse non expliquée

Conduite à tenir devant des dacryocytes au frottis

  • Première étape — confirmer et quantifier : s'assurer que les dacryocytes sont vrais (pointes orientées dans plusieurs directions, aspect morphologique typique) et non des artéfacts de queue de frottis (pseudo-dacryocytes orientés uniformément) ; noter la présence et la quantité d'érythroblastes circulants (cellules nucléées — anormales en dehors de la grossesse et de l'hypoxie sévère), de formes jeunes granulocytaires (myélocytes, métamyélocytes — tableau leucoérythroblastique), de plaquettes géantes ou en amas
  • Deuxième étape — bilan biologique de première ligne : NFS complète avec différentiel manuel + réticulocytes ; LDH et acide urique (lyse tumorale et cellulaire) ; bilan hépatique complet (hépatomégalie sur érythropoïèse extramédullaire) ; ferritine (souvent très élevée dans la MFP — marqueur inflammatoire + surcharge en fer) ; vitamine B12 et folates (éliminer la mégaloblastose) ; frottis réexaminé par hématologue
  • Troisième étape — imagerie et investigation spécialisée : échographie abdominale (splénomégalie — taille, volume en cm³) ou TDM abdomino-pelvien ; panel de mutations JAK2 V617F + CALR exon 9 + MPL W515 (NMP) sur sang périphérique ; bilan d'extension oncologique si cancer primitif suspecté (TDM + TEP-FDG + marqueurs tumoraux) ; orientation vers l'hématologue pour biopsie ostéomédullaire (BOM) — gold standard pour le diagnostic de myélofibrose et d'envahissement médullaire
  • Biopsie ostéomédullaire (BOM) : réalisée sous anesthésie locale à la crête iliaque postéro-supérieure ; fournit : histologie (fibrose réticulinique et collagénique — classification OMS MF-0 à MF-3), cellularité médullaire, immunohistochimie (caractérisation des cellules tumorales métastatiques), cytogénétique (del(13q), del(20q), +8, +9 — anomalies fréquentes dans les NMP) ; la myélofibrose sévère rend souvent la biopsie aspirative (ponction-aspiration médullaire — PAM) impossible (moelle sèche — dry tap — pathognomonique de myélofibrose avancée)
ℹ️ La découverte de dacryocytes sur un frottis sanguin doit systématiquement conduire à rechercher une leucoérythroblastose (présence simultanée d'érythroblastes + précurseurs granulocytaires immatures dans le sang périphérique). Cette association — tableau myélo-phtisique — témoigne d'une perturbation profonde de l'architecture médullaire et doit conduire à une investigation hématologique urgente (mutations JAK2/CALR/MPL + biopsie ostéomédullaire) pour éliminer en priorité une myélofibrose primaire ou un envahissement médullaire métastatique. La présence isolée de 1–2 dacryocytes sans leucoérythroblastose ni splénomégalie peut parfois être observée dans des anémies bénignes — leur signification clinique est alors moindre mais toujours à confronter au contexte clinique.
Signes nécessitant une consultation hématologique urgente

Consultez sans délai un médecin ou un hématologue si le frottis sanguin révèle des dacryocytes nombreux (2+ ou plus) associés à : des érythroblastes circulants, des granulocytes immatures (leucoérythroblastose) ; une splénomégalie significative à l'examen clinique ou à l'imagerie ; une pancytopénie ou une cytopénie inexpliquée ; des symptômes constitutionnels (fièvre prolongée, sueurs nocturnes abondantes, amaigrissement inexpliqué >10 % en 6 mois) ; une LDH très élevée sans cause évidente.

Ces éléments combinés constituent un tableau myélo-phtisique qui justifie une biopsie ostéomédullaire en urgence relative (dans les 1 à 4 semaines) pour éliminer une myélofibrose primaire évolutive ou un envahissement médullaire néoplasique.

Consulter à Clinique Omicron

Les médecins de Clinique Omicron interprètent les résultats de frottis sanguin, prescrivent le bilan de première ligne devant la découverte de dacryocytes (NFS, LDH, ferritine, mutations JAK2/CALR/MPL, bilan oncologique si indiqué) et orientent vers l'hématologue pour biopsie ostéomédullaire selon le tableau clinique. Des consultations sont disponibles dans nos points de service au Québec ainsi qu'en télémédecine. Pour prendre rendez-vous, visitez cliniqueomicron.ca.

Le contenu de cette page est fourni à titre informatif uniquement et ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé qualifié. La présence de dacryocytes sur un frottis sanguin doit toujours être corrélée au contexte clinique et interprétée par un médecin.

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