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Médecine des voyages & Infectiologie & Médecine interne

Diarrhée du voyageur

La diarrhée du voyageur (DV) — communément appelée « turista » ou « vengeance de Montezuma » — est définie par la survenue d'au moins 3 selles molles ou liquides par 24 heures chez un voyageur en destination à risque, souvent accompagnées de crampes abdominales, nausées, vomissements et malaise général. Elle constitue l'affection infectieuse la plus fréquente chez les voyageurs internationaux : 20 à 50 % des voyageurs en provenance d'Amérique du Nord vers les régions tropicales et subtropicales d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine sont affectés — représentant 10 à 12 millions de Canadiens concernés chaque année. La contamination est presque exclusivement d'origine alimentaire et hydrique (voie oro-fécale) — la règle d'or en prévention reste « cuis-le, épluche-le, fais-le bouillir ou oublie-le » (cook it, peel it, boil it or forget it). Les agents responsables sont dans 80 à 90 % des cas des bactéries entéropathogènes, dont l'Escherichia coli entérotoxinogène (ETEC) représente 30 à 50 % des cas et constitue la cible principale des traitements antibiotiques empiriques. La majorité des épisodes sont bénins et spontanément résolutifs en 1 à 5 jours, mais la déshydratation, les formes fébriles avec dysenterie (selles glairo-sanglantes) et les étiologies parasitaires résistantes (Giardia, Cryptosporidium) peuvent nécessiter une évaluation médicale à l'étranger ou au retour. Les voyageurs canadiens revenant de zones endémiques devraient consulter un médecin en cas de symptômes persistant plus de 14 jours, de fièvre, de sang dans les selles ou de signes de déshydratation.

Agents causaux

Agent pathogèneFréquenceCaractéristiques cliniques et épidémiologiques
ETEC — E. coli entérotoxinogène 30–50 % Principal agent de la diarrhée du voyageur — produit des entérotoxines thermostable (ST) et thermolabile (LT) stimulant la sécrétion de chlore et d'eau dans la lumière intestinale (mécanisme sécrétoire) → diarrhée aqueuse abondante, crampes abdominales, nausées ; début brutal 6–72h après l'ingestion ; durée 3–5 jours ; pas de fièvre ni de sang dans les selles — évolution spontanément favorable ; cible prioritaire des traitements antibiotiques empiriques (rifaximine, azithromycine)
Autres E. coli pathogènes
EAEC, EPEC, EIEC, EHEC
10–20 % EAEC (E. coli entéroaggrégatif) : 2e cause de DV bactérienne — diarrhée persistante (>14 jours) — souvent associé aux voyageurs immunodéprimés ; EIEC (E. coli entéroinvasif) : tableau dysentérique (selles sanglantes, fièvre) ; EHEC O157:H7 : rare en voyage — syndrome hémolytique urémique possible — contre-indication aux antibiotiques
Campylobacter jejuni 5–15 % Volailles insuffisamment cuites, eau contaminée — Asie du Sud-Est (Thaïlande, Inde) en particulier ; diarrhée fébrile avec crampes abdominales intenses, sang dans les selles possible ; résistance élevée aux fluoroquinolones en Asie du Sud-Est (>80 % en Thaïlande) → azithromycine en première ligne dans ces régions ; complication rare : syndrome de Guillain-Barré (séquelle auto-immune post-infectieuse)
Salmonella non typhoïdique 3–7 % Œufs et volailles mal cuits, produits laitiers non pasteurisés ; fièvre, diarrhée parfois sanglante, bactériémie possible chez les immunodéprimés et les drépanocytaires (risque d'ostéomyélite à Salmonella) ; antibiotiques non recommandés systématiquement dans les formes bénignes car prolongent le portage sain ; traitement si fièvre élevée ou immunodéprimé : fluoroquinolones ou azithromycine
Shigella spp. 3–7 % Principale cause bactérienne de dysenterie (selles glairo-sanglantes + fièvre élevée + ténesme) — dose infectante très faible (10–100 bactéries suffisent) ; Asie du Sud, Afrique subsaharienne ; résistance fréquente aux fluoroquinolones — azithromycine de premier choix ; complication : syndrome hémolytique urémique (S. dysenteriae type 1 — rare en voyage)
Giardia intestinalis 3–10 % Protozoaire — cause principale de diarrhée du voyageur chronique (>14 jours) et de diarrhée post-retour ; contamination par eau non traitée (trekking, camping) ou aliments — période d'incubation longue : 1–3 semaines ; diarrhée aqueuse intermittente, selles pâles graisseuses (stéatorrhée), ballonnements, flatulences malodorantes, amaigrissement ; diagnostic : coproparasitologie (sensibilité faible — 3 coprocultures) ou antigène fécal Giardia (ELISA — sensibilité 95 %) ou PCR ; traitement : métronidazole 250 mg 3×/jour × 5–7 jours ou tinidazole 2 g dose unique (meilleure observance)
Cryptosporidium spp. 2–5 % Protozoaire intracellulaire — résistant à la chloration de l'eau — oocystes très résistants dans l'environnement ; diarrhée aqueuse profuse souvent auto-limitée (1–2 semaines) chez l'immunocompétent mais potentiellement grave et chronique chez l'immunodéprimé (VIH CD4 <100 — diarrhée cholériformes — colangiopathie à Cryptosporidium) ; diagnostic : antigène fécal ou PCR (coproparasitologie classique peu sensible) ; traitement : nitazoxanide 500 mg 2×/jour × 3 jours (immunocompétent) — pas de traitement efficace chez l'immunodéprimé profond sans restauration immunitaire
Cyclospora cayetanensis 1–3 % Népal, Pérou, Guatemala, Mexique — contamination par framboises, basilic frais, eau — épidémies alimentaires documentées en Amérique du Nord ; diarrhée aqueuse prolongée cyclique (alternance diarrhée/constipation), fatigue intense, anorexie, perte de poids — durée jusqu'à 6 semaines sans traitement ; diagnostic : examen parasitologique des selles avec coloration spéciale (autofluorescence UV — oocystes 8–10 µm) ; traitement : triméthoprime-sulfaméthoxazole (TMP-SMX) 160/800 mg 2×/jour × 7–10 jours
Virus (norovirus, rotavirus) 5–10 % Norovirus : cause principale des gastroentérites à bord des navires de croisière — très contagieux — transmission directe personne-à-personne + aliments + surfaces ; début brutal, vomissements prédominants, durée 24–72h, résolution spontanée ; rotavirus : surtout enfants — vaccin disponible (Rotarix, RotaTeq) ; aucun traitement antiviral spécifique — traitement symptomatique + réhydratation orale

Classification clinique et conduite à tenir selon la sévérité

  • DV légère (1–2 selles/jour, pas d'incapacité) : réhydratation orale suffisante (SRO ou boissons salées + aliments riches en sel) ; lopéramide (Imodium) 4 mg puis 2 mg après chaque selle liquide — maximum 16 mg/24h — accélère la résolution des symptômes et permet de voyager, prendre un avion, assister à une réunion ; lopéramide contre-indiqué si fièvre >38,5 °C ou sang dans les selles (risque de mégacôlon toxique dans les dysenteries invasives)
  • DV modérée (3–6 selles/jour avec incapacité ou signes systémiques légers) : traitement antibiotique empirique en auto-médication avec le kit de voyage prescrit à l'avance — azithromycine 1 g dose unique ou 500 mg/jour × 3 jours (Asie du Sud-Est, Inde, Afrique — couverture Campylobacter et Shigella résistants aux fluoroquinolones) ; rifaximine 200 mg 3×/jour × 3 jours (Mexique, Amérique latine, régions avec ETEC prédominant — non absorbée, pas d'effets systémiques) ; lopéramide en association avec l'antibiotique (réduit la durée des symptômes)
  • DV sévère (≥7 selles/jour, fièvre élevée, sang dans les selles, déshydratation, incapacité totale) : consultation médicale sur place impérative ; azithromycine 500 mg/jour × 3 jours ou dose unique 1 g (fluoroquinolones évitées en Asie du Sud-Est — forte résistance Campylobacter) ; hospitalisation si signes de sepsis, déshydratation sévère ou absence de réponse au traitement ambulatoire ; coprocultures et parasitologie avant ou après traitement empirique
  • Diarrhée persistante au retour (>14 jours) : consultation en médecine des voyages ou infectiologie ; bilan parasitologique complet (3 selles à 48h d'intervalle avec antigènes Giardia et Cryptosporidium + PCR parasites selon les centres) ; exclure Giardia, Cyclospora, Entamoeba histolytica (amibiase — trophozoïtes hématophages dans les selles), Isospora belli, Strongyloïdes stercoralis (hyperinfection possible chez l'immunodéprimé) ; envisager la coloscopie si bilan parasitologique négatif et diarrhée persistante (>4 semaines) — exclure une maladie inflammatoire chronique (MICI) déclenchée ou révélée par l'épisode infectieux (syndrome de l'intestin irritable post-infectieux : 10–15 % des DV bactériennes)

Traitement antibiotique empirique — choix selon la destination

Région de voyageAntibiotique de 1re ligneJustification et posologie
Asie du Sud-Est (Thaïlande, Inde, Népal, Vietnam, Philippines, Cambodge, Laos) Azithromycine Résistance très élevée des fluoroquinolones au Campylobacter (>80 % en Thaïlande) et à Shigella dans cette région → fluoroquinolones (ciprofloxacine) inefficaces ; posologie : 1 g dose unique ou 500 mg/jour × 3 jours ; couverture ETEC + Campylobacter + Shigella ; sûr en grossesse (alternative plus sûre que la ciprofloxacine)
Mexique, Amérique centrale, Caraïbes, Amérique du Sud Rifaximine ou azithromycine Rifaximine 200 mg 3×/jour × 3 jours — non absorbée, agit localement dans la lumière intestinale — très bien tolérée — résistance rare — idéale pour les diarrhées non fébriles non sanglantes (ETEC prédominant) ; si fièvre ou sang dans les selles → azithromycine (rifaximine inefficace sur les agents invasifs car absorption nulle) ; ciprofloxacine acceptable si résistance locale faible (Mexique <15–20 % de résistance ETEC aux FQ)
Afrique subsaharienne, Moyen-Orient, Maghreb Azithromycine Résistance croissante aux fluoroquinolones (Shigella, ETEC) en Afrique subsaharienne et Moyen-Orient → azithromycine préférée ; ciprofloxacine encore acceptable dans certaines régions du Maghreb (résistance <30 %) ; toujours azithromycine si fièvre ou dysenterie
Europe de l'Est, Europe du Sud, Turquie Azithromycine ou ciprofloxacine Risque plus faible qu'en zone tropicale — résistance aux fluoroquinolones variable ; ciprofloxacine 500 mg 2×/jour × 3 jours encore souvent efficace en Europe du Sud et Turquie ; azithromycine si Campylobacter suspecté (volailles insuffisamment cuites)
DV persistante ou parasitaire suspectée Métronidazole ou tinidazole (Giardia) ; TMP-SMX (Cyclospora) ; nitazoxanide (Cryptosporidium) Giardia : métronidazole 250 mg 3×/jour × 7 jours ou tinidazole 2 g dose unique (meilleure observance) ; Cyclospora : TMP-SMX 160/800 mg 2×/jour × 7–10 jours ; Cryptosporidium immunocompétent : nitazoxanide 500 mg 2×/jour × 3 jours ; Entamoeba histolytica (amibiase intestinale invasive) : métronidazole 500–750 mg 3×/jour × 10 jours + paromomycine pour éliminer les kystes luminaux

Prévention

  • Précautions alimentaires et hydriques — règles de base : ne consommer que de l'eau embouteillée (vérifier que le sceau est intact), de l'eau bouillie (ébullition 1 min — suffisante pour tuer tous les agents pathogènes y compris Cryptosporidium) ou de l'eau traitée (filtre de voyage + comprimés de chlore ou d'iode — les comprimés seuls sont insuffisants contre Cryptosporidium) ; glace à éviter si eau de source incertaine ; fruits et légumes crus à éplucher soi-même (ne pas consommer de salade verte, tomates coupées, fruits non épluchés dans les restaurants locaux) ; viandes et poissons bien cuits ; éviter les aliments de rue et les buffets à température ambiante (prolifération bactérienne rapide à température tropicale)
  • Hygiène des mains : lavage soigneux au savon avant les repas et après les toilettes — gel hydro-alcoolique en appoint (ne remplace pas le lavage au savon contre les oocystes de Cryptosporidium et Cyclospora, résistants à l'alcool)
  • Chémoprophylaxie : non recommandée systématiquement par Santé Canada (sélection de résistances, effets indésirables) — envisageable dans des circonstances particulières : voyageurs immunodéprimés (VIH, greffés, chimiothérapie), voyage court à enjeu critique (délégation officielle, compétition sportive, lune de miel), antécédents de diarrhée du voyageur sévère récurrente ; rifaximine 200 mg/jour prophylactique : réduction de 70–80 % du risque (études en Mexique) — couverture ETEC uniquement ; bismuth sous-salicylate (Pepto-Bismol) 2 comprimés 4×/jour : réduction de 40–65 % du risque — effets indésirables : noircissement des selles et de la langue, acouphènes à haute dose ; Saccharomyces boulardii (probiotique) : réduction modeste (20–30 %) — bonne tolérance — option complémentaire
  • Vaccins préventifs : vaccin anticholérique oral (Dukoral) — protection croisée contre l'ETEC-LT de 50–67 % (2 doses per os à espacer de 1–6 semaines, dernière dose ≥1 semaine avant le départ) — indiqué chez les voyageurs à haut risque ou les patients avec maladies intestinales sous-jacentes (MICI) — non remboursé par la RAMQ mais couvert par certaines assurances voyage ; vaccin antirotavirus (Rotarix, RotaTeq) — recommandé chez les nourrissons dès 6 semaines selon le calendrier vaccinal québécois (protection indirecte pour les nourrissons voyageurs)
  • Kit de voyage à préparer avec le médecin avant le départ : SRO (sachets Gastrolyte) ; lopéramide 2 mg (Imodium) ; azithromycine 500 mg (prescription médicale requise) ± rifaximine 200 mg selon la destination ; antipaludique si destination endémique ; instructions écrites sur le schéma d'auto-médication selon la sévérité
ℹ️ Le syndrome de l'intestin irritable post-infectieux (SII-PI) survient chez 10–15 % des voyageurs ayant présenté une diarrhée du voyageur bactérienne — surtout après une infection à Campylobacter, Salmonella ou Shigella. Les symptômes persistent des mois à des années après la résolution de l'infection aiguë : alternance diarrhée/constipation, douleurs abdominales, ballonnements. Les patients présentant des symptômes digestifs chroniques après un voyage doivent bénéficier d'un bilan parasitologique complet avant d'attribuer les symptômes à un SII-PI — notamment pour exclure une infestation à Giardia, Cyclospora ou Entamoeba histolytica.
Signes nécessitant une consultation médicale urgente

Consultez un médecin sur place ou à l'urgence si vous présentez pendant le voyage : sang dans les selles (dysenterie) ; fièvre >38,5 °C associée à la diarrhée (infection invasive — Shigella, Salmonella, Campylobacter) ; signes de déshydratation sévère (absence d'urine depuis >8h, vertiges en se levant, confusion, bouche très sèche, yeux enfoncés) ; vomissements incoercibles empêchant la réhydratation orale ; diarrhée profuse (>10 selles liquides/24h) ; douleur abdominale intense et localisée (péritonite possible si perforation) ; diarrhée persistant après plus de 7 jours sans amélioration sous traitement antibiotique empirique.

Au retour au Québec : consultez un médecin si la diarrhée persiste plus de 14 jours après le retour, ou si vous présentez de la fièvre, du sang dans les selles, un amaigrissement, une fatigue importante ou des douleurs abdominales — certaines parasitoses (amibiase, strongyloïdose) peuvent se manifester tardivement.

Consulter à Clinique Omicron

Les médecins de Clinique Omicron offrent des consultations de médecine des voyages avant le départ (évaluation du risque, prescription du kit d'auto-médication, vaccins de voyage incluant le Dukoral, conseils de prévention personnalisés selon la destination) et des consultations au retour pour les diarrhées persistantes ou fébriles post-voyage (coprocultures, parasitologie, antigènes fécaux, PCR, orientation si nécessaire). Des consultations sont disponibles dans nos points de service au Québec ainsi qu'en télémédecine. Pour prendre rendez-vous, visitez cliniqueomicron.ca.

Le contenu de cette page est fourni à titre informatif uniquement et ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé qualifié. Tout voyageur présentant de la fièvre, du sang dans les selles ou une diarrhée persistante après un voyage en zone tropicale doit consulter un médecin promptement.

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